Transcription of DesMed_fr,58[2]
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      Ie remarque outre cela que cette vertu d'imaginer qui est en moy,
en tant qu'elle differe de la puissance de concevoir, n'est en aucune
sorte necessaire à ma nature ou à mon essence, c'est à dire à l'essence
de mon esprit; car, encore que ie ne l'eusse point, il est sans doute
que ie demeurerois tousiours le mesme que ie suis maintenant: d'où
il semble que l'on puisse conclure qu'elle dépend de quelque chose
qui diffère de mon esprit. Et ie conçoy facilement que, si quelque
corps existe, auquel mon esprit soit conjoint et uny de telle sorte,
qu'il se puisse appliquer à le considerer quand il luy plaist, il se
peut faire que par ce moyen il imagine les choses corporelles: en
sorte que cette façon de penser differe seulement de la pure intellection,
en ce que l'esprit en concevant se tourne en quelque façon
vers soy-mesme, et considere quelqu'une des idées qu'il a en soy;
mais en imaginant il se tourne vers le corps, et y considere quelque
chose de conforme à l'idée qu'il a formée de soy-mesme ou qu'il a
receuë par les sens. Ie conçoy, dis-je, aisement que l'imagination se
peut faire de cette sorte, s'il est vray qu'il y ait des corps; et parce
que ie ne puis rencontrer aucune autre voye pour expliquer comment
elle se fait, ie coniecture de là probablement qu'il y en a: mais ce
n'est que probablement, et quoy que i'examine soigneusement toutes
choses, ie ne trouve pas neantmoins que de cette idée distincte de la
nature corporelle, que i'ay en mon imagination, le puisse tirer aucun
argument qui concluë avec necessité l'existence de quelque corps.
Descartes Meds 58