Transcription of LeiNEs,218[2]et219[1]et220[1]
— 218 —

      §. 9. PH. Le mot de personne emporte un Estre pensant et intelligent,
capable de raison et de reflexion, qui se peut considerer soy même
comme le même, comme une même chose, qui pense en differens temps
et en differens lieux; ce qu'il fait uniquement par le sentiment, qu'il a
de ses propres actions. Et cette connoissance accompagne tousjours nos
sensations et nos perceptions presentes, (quand elles sont assés distinguées,
comme j'ay remarqué plus d'une fois cy dessus,) et c'est par là que chacun
est à luy même ce qu'il appelle soy même. On ne considere pas dans
cette rencontre, si le même soy est continué dans la même Substance ou
dans diverses Substances; car puisque la conscience ( consciousness ou
conscienciosité) accompagne tousjours la pensée, et que c'est là ce qui fait que
chacun est ce qu'il nomme soy même et par où il se distingue de toute
autre chose pensante; c'est aussi en cela seul que consiste l'identité personelle
ou ce qui fait qu'un Estre raisonnable est tousjours le même; et
aussi loin que cette conscience peut s'étendre sur les actions ou sur les
pensées déja passées, aussi loin s'étend l'identité de cette personne et le
soy est presentement le même qu'il estoit alors.
      TH. [Je suis aussi de cette opinion, que la conscienciosité ou le sentiment
du moy prouve une identité morale ou personelle. Et c'est en cela que je
distingue l'incessabilité de l'ame d'une beste de l'immortalité de l'ame
de l'homme: l'une et l'autre garde identité physique et reelle, mais quant
à l'homme, il est conformé aux regles de la divine providence que l'ame
garde encor l'identité morale et apparente à nous mêmes, pour constituer
la même personne, capable par consequent de sentir les chatimens et les
recompenses. Il semble que Vous tenés, Monsieur, que cette identité apparente
se pourroit conserver, quand il n'y en auroit point de reelle. Je
croirois que cela se pourroit peutestre par la puissance absolue de Dieu,
mais suivant l'ordre des choses, l'identité apparente à la personne même,
— 219 —
qui se sent la même, suppose l'identité réelle à chaque passage prochain,
accompagné de reflexion ou de sentiment du moy: une perception
intime et immediate ne pouvant tromper naturellement. Si l'homme pouvoit
n'estre que machine et avoir avec cela de la conscienciosité, il faudroit estre
de vostre avis, Monsieur; mais je tiens que ce cas n'est point possible au
moins naturellement. Je ne voudrois point dire non plus que l'identité
personelle
et même le soy ne demeurent point en nous et que je ne
suis point ce moy qui ay esté dans le berceau, sous pretexte que je ne
me souviens plus de rien de tout ce que j'ay fait alors. Il suffit pour
trouver l'identité morale par soy même qu'il y ait une moyenne liaison de
conscienciosité
d'un estat voisin ou même un peu eloigné à l'autre, quand
quelque saut ou intervalle oublié y seroit mêlé. Ainsi si une maladie avoit
fait une interruption de la continuité de la liaison de conscienciosité, en sorte
que je ne sçûsse point comment je serois devenû dans l'estat present,
quoyque je me souviendrois des choses plus eloignées, le temoignage des
autres pourroit remplir le vuide de ma reminiscence. On me pourroit même
punir sur ce temoignage, si je venois de faire quelque mal de propos
deliberé dans un intervalle, que j'eusse oublié un peu après par cette
maladie. Et si je venois à oublier toutes les choses passées et serois obligé
de me laisser enseigner de nouveau jusqu'à mon nom et jusqu'à lire et
écrire, je pourrois tousjours apprendre des autres ma vie passée dans mon
precedent estat, comme j'ay gardé mes droits, sans qu'il soit necessaire de
me partager en deux personnes, et de me faire heretier de moy même.
Et tout cela suffit pour maintenir l'identité morale qui fait la même personne.
Il est vray que si les autres conspiroient à me tromper (comme
je pourrois même estre trompé, par moy même, par quelque vision, songe
ou maladie, croyant que ce que j'ay songé me soit arrivé), l'apparence seroit
fausse; mais il y a des cas où l'on peut estre moralement certain de la
verité sur le rapport d'autruy: et auprès de Dieu, dont la liaison de societé
avec nous fait le point principal de la moralité, l'erreur ne sauroit avoir
lieu. Pour ce qui est du soy, il sera bon de le distinguer de l'apparence
du soy
et de la conscienciosité. Le soy fait l'identité reelle et
physique, et l'apparence du soy, accompagnée de la verité, y joint
l'identité personelle. Ainsi ne voulant point que l'identité personelle
ne s'etend pas plus loin que souvenir, je dirois encor moins que le soy
ou l'identité physique en depend. L'identité reelle et personelle se prouve
— 220 —
le plus certainement qu'il se peut en matiere de fait, par la reflexion
presente et immediate; elle se prouve suffisamment pour l'ordinaire par
nostre souvenir d'intervalle ou par le temoignage conspirant des autres:
mais si Dieu changeoit extraordinairement l'identité reelle, il demeureroit la
personelle, pourveu que l'homme conservât les apparences d'identité, tant
les internes (c'est à dire de la conscience) que les externes, comme celles
qui consistent dans ce qui paroist aux autres. Ainsi la conscience n'est
pas le seul moyen de constituer l'identité personelle et le rapport d'autruy
ou mêmes d'autres marques y peuvent suppléer: mais il y a de la difficulté,
s'il se trouve contradiction entre ces diverses apparences. La conscience
se peut taire comme dans l'oubli; mais si elle disoit bien clairement
ce qui fut contraire aux autres apparences, on seroit embarassé dans la
decision et comme suspendu quelquesfois entre deux possibilités, celle de
l'erreur de nostre souvenir et celle de quelque deception dans les apparences
externes.]
Leibniz NEs II, 27, §9, 218-219-220