Transcription of LeiNEs,321[2]et322[1]
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      §. 4. PH. Je ne veux point examiner maintenant s'il y a quelque
chose à dire à ces definitions, pour remarquer plustost les causes des
abus des mots. Premierement on apprend les mots avant que d'apprendre
les idées qui leur appartiennent, et les enfans accoustumés à cela
dès le berceau en usent de même pendant toute leur vie: d'autant plus
qu'ils ne laissent pas de se faire entendre dans la conversation, sans avoir
jamais fixé leur idée, en se serrant de differentes expressions pour faire
concevoir aux autres ce qu'ils veulent dire. Cependant cela remplit souvent
leur discours de quantité de vains sons, surtout en matiere de morale.
Les hommes prennent les mots qu'ils trouvent en usage chez leur voisins,
pour ne pas paroistre ignorer ce qu'ils signifient, et ils les employent avec
confiance sans leur donner un sens certain: et comme dans ces sortes de
discours il leur arrive rarement d'avoir raison, ils sont aussi rarement
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convaincus d'avoir tort: et les vouloir tirer d'erreur, c'est vouloir deposseder
un vagabond.
      TH. En effect on prend si rarement la peine qu'il faudroit se donner,
pour avoir l'intelligence des termes ou mots, que je me suis etonné plus
d'une fois que les enfans peuvent apprendre si tost les langues, et que
les hommes parlent encor si juste; veu qu'on s'attache si peu à instruire
les enfans dans leur langue maternelle et que les autres pensent si peu
à acquérir des definitions nettes: d'autant que celles qu'on apprend dans
les ecoles ne regardent pas ordinairement les mots, qui sont dans l'usage
public. Au reste j'avoue qu'il arrive assés aux hommes d'avoir tort lors
même qu'ils disputent serieusement, et parlent suivant leur sentiment;
cependant j'ay remarqué aussi assés souvent que dans leur disputes de
speculation sur des matieres, qui sont du ressort de leur esprit, ils ont
tous raison de deux costés, excepté dans les oppositions qu'ils font les
uns aux autres, où ils prennent mal le sentiment d'autruy: ce qui vient
du mauvais usage des termes et quelquesfois aussi d'un esprit de contradiction
et d'une affectation de superiorité.
Leibniz NEs III, 10, §4, 321-322