Transcription of LeiNEs,438[2]et439[1]
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Chapitre XIV.

Du Jugement.

      §. 1. PH. L'homme se trouveroit indeterminé dans la pluspart des
actions de sa vie, s'il n'avoit rien à se conduire dès qu'une connoissance
certaine luy manque. §. 2. Il faut souvent se contenter d'un simple Crepuscule
de probabilité
. §. 3. Et la faculté de s'en servir est le
jugement. On s'en contente souvent par necessité mais souvent c'est
faute de diligence, de patience, et d'adresse. §. 4. On l'appelle Assentiment
ou Dissentiment, et il a lieu lorsqu'on presume quelque
chose, c'est à dire, quand on la prend pour vraye avant la preuve.
Quand cela se fait conformement à la realité des choses, c'est un jugement
droit.
      TH. D'autres appellent juger l'action qu'on fait toutes les fois qu'on
prononce après quelque connoissance de cause; et il y en aura même qui
distingueront le jugement de l'opinion, comme ne devant pas estre si
incertain. Mais je ne veux point faire le procès à personne sur l'usage
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des mots, et il vous est permis, Monsieur, de prendre le jugement pour
un sentiment probable. Quant à lapresomtion, qui est un terme des
Jurisconsultes, le bon usage chez eux le distingue de la conjecture.
C'est quelque chose de plus, et qui doit passer pour verité provisionnellement,
jusqu'à ce qu'il y ait preuve du contraire, au lieu qu'un indice,
une conjecture doit estre pesée souvent contre une autre conjecture.
C'est ainsi, que celuy qui avoue d'avoir emprunté de l'argent d'un autre,
est presumé de le devoir payer, à moins qu'il ne fasse voir qu'il l'a
fait déja, ou que la dette cesse par quelque autre principe. Presumer
n'est donc pas dans ce sens prendre avant la preuve, ce qui n'est
point permis, mais prendre par avance mais avec fondement, en attendant
une preuve contraire.
Leibniz NEs IV, 14, §1, 438-439