Transcription of LeiNEs,440[2]et441[1]
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      §. 5. PH. C'est faute de similitude avec de vray que nous ne croyons
pas facilement, ce qui n'a rien d'approchant à ce que nous sçavons. Ainsi
lorsqu'un Ambassadeur dit au Roy de Siam, que l'eau s'endurcissoit tellement
en hiver chez nous, qu'un Elephant pourroit marcher dessus sans
enfoncer, le Roy luy dit: jusqu'icy je vous ay cru homme de bonne foy,
maintenant je voy que vous mentés. §. 6. Mais si le temoignage des
autres peut rendre un fait probable l'opinion des autres ne doit pas
passer par elle même pour un vray fondement de probabilité. Car il y a
plus d'erreur que de connoissance parmy les hommes, et si la creance de
ceux que nous connoissons et estimons, est un fondement legitime d'assentiment,
les hommes auront raison d'estre payens dans le Japon, Mahometans
en Turquie, Papistes en Espagne, Calvinistes en Hollande et Lutheriens
en Suede.
      TH. Le temoignage des hommes est sans doute de plus de poids que
leur opinion, et on y fait aussi plus de reflexion en justice. Cependant
l'on sçait que le juge fait quelquesfois preter serment de credulité,
comme on l'appelle; que dans les interrogatoires on demande souvent
aux temoins, non seulement ce qu'ils ont veu, mais aussi ce qu'ils jugent,
en leur demandant en même temps les raisons de leur jugement, et qu'on
y fait telle reflexion qu'il appartient. Les Juges aussi deferent beaucoup
aux sentimens et opinions des experts en chaque profession; les particuliers
ne sont pas moins obligés de le faire, à mesure qu'il ne leur convient
pas de venir au propre examen. Ainsi un enfant, et un autre homme dont
l'estat ne vaut guères mieux à cet egard, est obligé, même lorsqu'il se
trouve dans une certaine situation, de suivre la Religion du pays, tant
qu'il n'y voit aucun mal et tant qu'il n'est pas en estat de chercher s'il y
en a une meilleure. Et un gouverneur des Pages de quelque parti qu'il
soit, les obligera d'aller chacun dans l'Eglise où vont ceux de la creance
que ce jeune homme professe. On peut consulter les disputes entre
Mr. Nicole et autres sur l'argument du grand nombre en matiere de
foy, où quelquesfois l'un luy defere trop, et l'autre ne le considere pas
assés. Il y a d'autres prejugés semblables, par lesquels les hommes
seroient bien aises de s'exemter de la discussion. C'est ce que Tertullien
dans un traité exprès appelle Prescriptions, se servant d'un terme que
les Anciens Jurisconsultes (dont le langage ne luy estoit point inconnu)
entendoient de plusieurs sortes d'exceptions ou allegations etrangeres et
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prevenantes, mais qu'aujourd'huy on n'entend guère que de la prescription
temporelle lorsqu'on pretend rebuter la demande l'autruy, parcequ'elle n'a
point esté faite dans le temps fixé par les loix. C'est ainsi qu'on a eu de
quoy publier des prejugés legitimes tant du costé de l'Eglise Romaine
que de celuy des Protestans. On a trouvé qu'il y a moyen d'opposer la
nouveauté par exemple, tant aux uns qu'aux autres à certains egards;
comme par exemple, lorsque les protestans pour la pluspart ont quitté la
forme des anciennes ordinations des Ecclesiastiques, et que les Romanistes
ont changé l'ancien Canon des livres de la St. Ecriture du Vieux Testament,
comme j'ay monstré assés clairement dans une dispute que j'ay eue par
ecrit et à reprises avec Mr. l'Eveque de Meaux, qu'on vient de perdre
suivant les nouvelles qui en sont venues depuis quelques jours. Ainsi ces
reproches estant reciproques, la nouveauté, quoyqu'elle donne quelque
soupçon d'erreur en ces matieres, n'en est pas une preuve certaine.
Leibniz NEs IV, 15, §5, 440-441