“Urgences”, de la fiction à la réalité | Cairn.info
CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La problématique des urgences en France est-elle née à travers le feuilleton Urgences ? Rien n’est moins sûr, même si cela arrangerait bien les producteurs et directeurs des programmes de télévision pour mieux argumenter leur intérêt collectif au-delà du spectacle. Le rapport du Conseil économique et social sur les urgences fut rendu en 1988. Il a été confirmé par deux autres rapports en 1993 et 1995. Bien avant la série Urgences. C’est à cette date que la séniorisation (je desteste ce mot mais il est devenu d’usage...) des urgences par des urgentistes a pris tout son rythme. En 1995, seulement 150 praticiens hospitaliers étaient affectés aux urgences en France – 1 500 actuellement. Ce n’est pas le feuilleton qui a fait cela mais le combat social de l’Association des médecins hospitaliers de France.

2Alors évidemment lorsque les premiers mouvements ont commencé en 1998 pour obtenir un statut c’était quelques mois après le début de la série ! Les journalistes avaient la comparaison aisée entre le mythe de la fiction de la télévision, l’imaginaire qu’elle entraîne et la triste réalité des urgences françaises. Les urgences américaines étant totalement différentes de notre culture. C’est ainsi que nous avons entendu des expressions comme : « Carter est là ? », « Dites donc, c’est pas comme à la télé » ou encore « Vous ressemblez à Clooney alias le Dr Ross ». Dans la connaissance collective audiovisuelle, la série devint alors une référence. Je me souviens d’une journaliste qui m’avait demandé à l’époque la « même chose pour le Vingt heures que dans la série car c’est du visuel qu’il nous faut » ! C’est un effet indésirable de l’audiovisuel lorsque le journalisme veut changer la réalité afin qu’elle ressemble à la fiction.

3La réalité est justement tout autre des deux côtés de l’océan : accès aux soins, couverture maladie, vente d’armes, violence, définition des spécialités, organisation des soins et secours, etc. Le feuilleton a rendu crédible une vision idéale et romantique d’un métier polyvalent, de cette médecine d’urgence que l’ont pourrait qualifier aussi de médecine de la rue, de la société… La médecine d’urgence est idéale pour un feuilleton car éminement basée sur l’événementiel, la variation, la confrontation des histoires.

4Mais peut-on déconnecter la fiction de l’emprise des médias dans la vie courante ? Non, car la référence aux feuillertons à succès est en train de créer la mémoire audiovisuelle. Les médias peuvent façonner à leur idée une masse de population importante. Il est donc nécessaire qu’ils sachent où sont leur limites. Surtout pour l’information qui ne peut se satisfaire de référence de fiction en tendant à faire croire que c’est la réalité comme avec la série Urgences.

5Reconnaissons le talent de l’écriture, du scénario, de la réalisation et des acteurs qui ont fait le succès de cette série et sa duré. Notons d’ailleurs que les cas cliniques, les situations étaient élaborés par les urgentistes de services d’urgences américains. Cette série a donné un sujet de contemplation : les héros, les cas cliniques prenant, les détresses remarquablement mises en scène, un staff scientifique parfait… tout était réuni pour un triomphe. Mais ce n’est que du spectacle. Et ce n’est pas du tout comme cela en France. Un peu comme si nous imaginions notre police scientifique à la série des Experts alors que nous serions plus proche des Brigades du tigre !

6L’incidence a surtout été sensible dans les facultés où de jeunes étudiants ont voulu faire médecine en voyant cette série. C’est l’opportunité de s’identifier à la situation de la médecine d’urgence plus qu’au héros qui a conduit certains étudiants à faire médecine. Plus encore, la pression de la population à vouloir être reçue comme dans la série a poussé des dogmes hospitalo-universitaires à évoluer. Depuis toujours l’université et son corps enseignant mettaient les plus jeunes aux urgences. Ils ne voulaient pas reconnaître la spécificité des urgences en termes d’exercice, de formation, et la nécessaire professionnalisation de l’organisation des urgences. La popularité du support audiovisuel de la série Urgences et de la mobilisation ont donc joué dans cette reconnaissance. Ainsi ce n’est pas seulement la série, mais aussi les pouvoirs publics, la mobilisation populaire et les professionnels qui exercent dans les services d’urgences qui ont obtenu ce début de reconnaissance.

7Plus compliqué serait de savoir si pour sortir d’une problématique un système doit se baser sur une série. Par-delà la richesse d’un sujet comme les urgences et le succès de la série, une adhésion collective à un projet est sans nul doute majorée grâce au succès d’une série. Mais ce n’est pas suffisant. Probablement que ce dont on doit maintenant se doter est d’enseigner à la population à lire le flot d’information et à prendre du recul par rapport à la fiction, même si aux urgences la réalité dépasse la romance et le scénario de la série.

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Résumé

Ce rapide aller-retour entre le petit écran américain et la réalité française permettra de méditer sur les écarts que la réflexion doit parfois combler pour avancer...

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