Crime ou ravissement | Cairn.info
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« Je les connais ces yeux. Je les ai vus à l’œuvre. Fermez-les ! Fermez-les ! Ou je vais les fermer pour longtemps ! »
Claude Debussy d’après Maurice Maeterlinck (Pelléas et Mélisande)

1Le terme « crime » (Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française) vient du latin, crimen, appartenant au même groupe que cernere (cerner) et cribum (crible). Il a dû signifier à l’origine : « ce qui sert à trier, à décider » puis s’est spécialisé en « décision judiciaire » ; ensuite, par métonymie, il désigne ce sur quoi se fonde cette décision, le grief, l’inculpation, et enfin l’action coupable elle-même. En français, il s’agit au départ d’un « manquement grave à la morale, à la loi » ; l’usage commun l’utilise pour « meurtre, assassinat », puis, dans un emploi hyperbolique, pour faute inexcusable. Stupéfiante évolution de sens où le mot crime désigne donc à l’origine la séparation (cerner, cribler, décider), puis devient le grief, puis l’action. Cette même évolution est à l’œuvre dans le crime passionnel où la séparation – trahison de l’objet – devient le grief justifiant l’action meurtrière. Nous faisons l’hypothèse que l’acte criminel est essentiellement une tentative particulière de déni de la séparation ou de la différence, menaçante pour le narcissisme et justifiée au niveau conscient par des griefs. Le crime prétend paradoxalement faire cesser l’écart, annuler la réalité blessante alors qu’il est en lui-même rupture aboutissant à annuler l’objet tout entier par le passage à l’acte. Il entraîne ensuite une escalade de dénis pour masquer cette rupture. Considéré comme symptôme, il pourrait être compris comme tentant d’effacer tout en le révélant le déni sous-jacent : celui de la séparation. Le crime, en voulant effacer la différence, est lui-même différenciateur. En témoigne sa tentative d’effacement ultérieure pour en faire disparaître les traces et échapper à la reconnaissance du crime et à sa sanction. Notre trouble va se trouver renforcé encore si nous pensons à l’étymologie du mot « sexe » : « rapproché de secare, “couper, diviser”, le sexus étant le partage d’une espèce en mâles et femelles » (toujours selon Le Robert historique). Cependant, la sexualité va désigner « la vie sexuelle », c’est-à-dire tout ce qui a trait à l’attirance d’un sexe pour l’autre, à ce qui fait que cette différence crée une attraction. Comment ne pas y voir l’écho inversé de ce que nous disions précédemment du crime qui, en voulant effacer la différence, est lui-même différenciateur : dans la sexualité hétérosexuelle, c’est au contraire l’exacerbation de la différence entre les sexes qui est recherchée pour aller vers l’union sexuelle.

2Le crime se comprend alors comme destin possible d’une relation de nature passionnelle, dans laquelle le sujet se trouve confronté à la perte de maîtrise, à l’altérité interne qui sont l’objet même de la psychanalyse dans sa découverte de l’inconscient sexuel.

3Le propre de ces relations est de donner au sujet l’illusion d’une fusion entre l’objet hallucinatoire du désir et l’objet de la réalité externe. Cette expérience subjective est la source de l’élation qui les accompagne – liée au sentiment que la réalité est plus pleine, plus profonde, « plus réelle » – et qui rend compte de leur séduction irrésistible. Elle contraste vivement avec l’expérience habituelle, dans laquelle le sujet vit l’écart permanent entre ses aspirations et le monde extérieur, frustration dont il se protège par l’investissement de son monde intérieur, au détriment de la réalité externe, qu’il prend soin de mettre à distance par le procédé de l’hallucination négative. Celle-ci est suspendue dans l’état passionnel et l’expérience sexuelle. Aussi, si la réalité vient alors brutalement infliger un démenti au sujet, la tentation du meurtre vient suppléer l’impossible mise à distance par l’hallucination négative. Il s’agit pour le sujet de conjurer la menace narcissique représentée par le dérobement de l’objet. Devant l’écart entre l’objet réel et l’objet hallucinatoire du désir, le sujet, dans l’urgence, et dans l’incapacité de désinvestir l’objet réel par des procédés moins coûteux (déni, neutralisation), croit résoudre le conflit en tuant l’objet réel.

4En un sens, il procède d’une manière analogue à l’hallucination négative, mais avec une différence décisive : dans celle-ci il agit sur la représentation de l’objet (qu’il rend moins attractive), et donc sur lui-même ; alors que dans le meurtre, il agit sur la réalité externe. Ce faisant, il transgresse un interdit fondamental, dont l’une des raisons d’être est d’empêcher ce qui peut se produire alors : la confusion entre monde interne et monde externe, à travers la mise en acte de la toute-puissance du sujet.

5L’enjeu en est donc bien d’arriver à « trier, décider », entre ce qui appartient au monde interne et au monde externe. Le crime serait la tentative désespérée, pour le sujet, de sauver son monde interne menacé par une réalité externe incompatible mais trop intriquée pour pouvoir être différenciée autrement que par sa destruction. Mais du même coup, ce qui fait la différence du monde externe par rapport au monde interne, le fait qu’il « résiste » précisément aux désirs du sujet, est annulé. C’est alors à la justice humaine de rétablir ces différences à travers la reconnaissance de l’acte, de son caractère interdit, du coupable et de la sanction qu’il doit subir pour réintégrer la communauté.

6Ainsi, le meurtre est la tentation ultime, chez certains sujets, de résoudre la menace suscitée par le dérobement d’un objet investi narcissiquement, dans une certaine dédifférenciation entre le monde interne et le monde externe, ce que l’on pourrait rattacher à la description par Racamier du déni du deuil originaire (Racamier, 1992).

7Mais avant d’en arriver à ces extrémités, le sujet peut avoir recours à des manœuvres défensives moins radicales. Ainsi peut-il être amené à contourner la confrontation à l’écart narcissico-objectal par une sexualisation du narcissique, dont l’une des formes sera l’orientation sadomasochiste de la relation.

8Réciproquement, n’est-ce pas le propre de la sexualité (en dehors même d’une relation passionnelle) que de mobiliser des charges d’investissements telles que l’éventuel dérobement de l’objet peut susciter des réactions de rage destructrices, purement fantasmatiques le plus souvent fort heureusement ? En témoignerait la fréquence de l’alliance entre l’amour et le crime dans la littérature, faisant de ce dernier un véritable aiguillon de la sexualité. Fiction sentimentale et fantasmes criminels entremêlés entretiendraient chez le lecteur la rêverie voluptueuse d’une réalisation des désirs sans danger.

9C’est ainsi que le thème du crime peut concerner la cure analytique elle-même, en dehors de toute clinique criminologique. Il s’agit ici de repérer comment la réactivation pulsionnelle favorisée par la dimension séductrice du traitement peut susciter chez certains patients des réactions défensives lointaines parentes de celles décrites ici : déni de l’altérité externe et interne, projection transférentielle du conflit.

10Du crime à la cure, nous allons donc à présent développer les différents axes que nous avons repérés :

11Nous allons montrer tout d’abord les paradoxes et impasses du crime à l’œuvre dans un drame écrit par Maupassant à partir d’un fait divers, La Petite Roque. Cette nouvelle met en effet en évidence comment le déni du manque, du deuil et de l’altérité, qui conduit au crime, confronte son auteur au retour hallucinatoire de ce qu’il avait tenté de dénier, l’amenant à un suicide à dimension ordalique, dans la recherche du « jugement de Dieu ».

12Nous orienterons ensuite notre réflexion sur « le crime dans la vie quotidienne », en remontant du crime à la violence, et à la « violation », selon le travail de Frédéric Worms (Worms, 2010), et en nous référant à la notion de « relation entre » qu’il propose. Nous développerons en particulier les liens entre violation et sexualité, que nous illustrerons par un récit de thérapie de couple. Apparaîtra alors l’enjeu dans de telles conjonctures, non seulement d’une limitation de la destructivité à l’œuvre, mais bien d’une relibidinisation et d’une dynamique de croissance du couple, permises par l’intervention du regard tiers du thérapeute.

13Nous nous centrerons dans une dernière partie sur la relation transférentielle dans la cure analytique, en tentant de tirer, de la réflexion précédente sur la violence issue du sentiment de violation, et ses impasses, des possibilités de dégagement. Ici, le processus thérapeutique tentera de surmonter les risques de violation, potentiellement induits par la dimension séductrice du cadre, en transformant la menace de l’altérité externe en appropriation subjective de l’altérité interne, qui est au cœur de l’expérience du ravissement, telle qu’elle est étudiée par Marianne Massin (Massin, 2001). Elle décrit le ravissement amoureux, à partir des textes de Platon, Le Banquet et Phèdre, comme « une tension mimétique et constructive qui arrache les deux amants à leur singularité égoïste pour les conduire vers ce tiers qui les anime », « une dépossession de la maîtrise dans l’inéluctabilité de cette croissance ». Nous en trouvons un écho chez Michel Neyraut (Neyraut, 2001), qui parle de « folie nécessaire » à l’amour, celle d’une « dessaisie de l’être, c’est-à-dire du sujet narcissique [et de sa] désorganisation au regard de l’objet, d’une déperdition de soi, d’une perdition peut-être… mais à telle enseigne alors que cet abandon des forces de conservation devienne un mouvement nécessaire à la vie, je veux dire d’une vie, et le ferment de son histoire ». Et nous retrouvons la même inspiration chez André Green (Green, 1998) au sujet, cette fois, de la relation transféro-contre-transférentielle, quand il écrit : « Subir la charge de la passion du transfert est sans doute exténuant, c’est le prix à payer, par l’analyste, pour la marche de l’analyse. […] Accepter la folie du transfert […], c’est découvrir d’autres logiques. »

14L’expérience du ravissement nous apparaît ainsi être l’envers de celle du crime, en ce qu’à partir d’une même confrontation à l’altérité et à l’arrachement à soi-même, celle-ci tente d’en détruire la source, quand celle-là y trouve une occasion de vivre plus intensément. La psychanalyse ne s’est-elle pas constituée résolument dans l’inspiration de la première ?

L’impossible déni du crime

15Maupassant nous raconte l’histoire d’un homme, Renardet, maire de son village, récemment veuf, qui, rencontrant par hasard une jeune fille se baignant nue dans la rivière, se sent invinciblement attiré par elle, la viole, puis la tue pour la faire taire. Il parvient à masquer sa responsabilité dans le crime, mais, du jour où les recherches sont abandonnées, l’image de la petite morte vient hanter ses nuits.

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« […] Il avait ressenti une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l’avait commis d’abord dans l’affolement d’une ivresse irrésistible, dans une espèce de tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au cœur, gardé dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts d’assassin une sorte d’amour bestial, en même temps qu’une horreur épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. À tout instant, sa pensée revenait à cette scène horrible ; et bien qu’il s’efforçât de chasser cette image, qu’il l’écartât avec terreur, avec dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui, attendant sans cesse le moment de réapparaître. […] Et il souffrait, le misérable, plus qu’aucun homme n’avait jamais souffert. »

17Il envisage alors différents moyens de mourir, qui lui garantiraient toutefois que personne ne connaisse jamais son crime, jusqu’à ce qu’il s’arrête au projet d’écrire au juge d’instruction, dont il est sûr de la discrétion, pour soulager sa conscience, résolu à se tuer immédiatement après en se jetant d’une tour de sa maison, simulant un accident. Ces préparatifs vont effectivement l’apaiser au point qu’au moment de sauter dans le vide il retrouve subitement toute la saveur de la vie, dont le désir lui revient. « Toutes les bonnes choses qu’il aimait, les bonnes choses de l’existence accouraient dans son souvenir, l’aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits vigoureux de son corps actif et puissant. » Il tente alors désespérément d’arrêter la mécanique irréversible qu’il a mise en branle, mais se heurte au facteur qui refuse de lui restituer la lettre d’aveu, le condamnant alors à se tuer.

18Cette histoire terrible commence « banalement » par un deuil. Renardet a perdu sa femme et en souffre : « Il souffrait de vivre seul, il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier. » C’est en raison du tourment de ses « sens », conséquence de la disparition de sa femme, qu’il va se jeter sur la jeune fille nue dans la rivière.

19On peut penser alors que la rencontre avec la petite Roque, victime impuissante, renvoie Renardet à sa propre détresse qu’il dénie en projetant sur elle un objet interne aimant et pleinement satisfaisant sur le plan narcissique. Le passage à l’acte sexuel peut ici se comprendre comme une tentative d’abolir l’écart entre l’objet interne projeté et la petite Roque – opérant ainsi un déni de son deuil récent – l’excitation puis la satisfaction sexuelle se substituant à l’amour absent. Mais cet écart réapparaît aussitôt la satisfaction obtenue, et Renardet se trouve alors entraîné dans une succession de tentatives d’annulation de la réalité, toutes vaines, et le condamnant à une fuite en avant. Le meurtre intervient ainsi comme tentative de nier l’agression sexuelle, elle-même refusant la détresse du deuil renvoyant à une détresse originaire, que réactivent les pleurs de l’enfant, révélant ainsi l’écart entre le fantasme et la réalité. Il lui faut alors effacer son rôle dans le meurtre de sa victime.

20Ici, crime et sexualité sont reliés par la question du deuil : le crime de Renardet est un viol qui se transforme en meurtre quand celui-ci est confronté à la réalité du non-consentement de l’enfant. Car son attirance irrésistible envers celle-ci traduit la tentative de déni maniaque de la douleur de la disparition de son épouse. Son incapacité à vivre la perte apparaîtra dans le retour persécuteur de l’enfant, plus que la culpabilité ou le regret de son geste, et la reprise du déni maniaque au moment de sauter dans le vide.

21Dans Le Génie des origines, le déni du deuil originaire constitue pour Racamier (Racamier, ibid., p. 29) la cause des pathologies borderline, des psychoses et des perversions. Ce deuil originaire est celui « d’un unisson narcissique absolu et d’une constance de l’être indéfinie, [par lequel le sujet] fonde ses propres origines, opère la découverte de l’objet comme de soi et l’invention de l’intériorité ». Pour Monique Schneider dans son livre La Détresse. Aux sources de l’éthique (Schneider, 2011), il s’agit surtout d’éviter de revivre la souffrance du nouveau-né (à laquelle Freud s’intéresse dans l’« Esquisse ») et dont le sujet cherche à se différencier par tous les moyens, en particulier le déni, car elle menace le sentiment d’existence. C’est ainsi que tout rappel de cette détresse est insupportable pour l’interlocuteur adulte comme pour Renardet, après le décès de sa femme puis lors de sa rencontre avec la petite Roque. Le sujet peut y faire face, entre autres moyens, par une tentative de négation, d’effacement pouvant aller jusqu’au crime.

La relation violentée

22L’analyse de la nouvelle de Maupassant nous a amenés à une compréhension du crime, dans son lien avec la sexualité, qui relève à la fois du registre narcissique, autour du déni du deuil, et du registre sexuel, en exaltant la dimension effractive et transgressive de celui-ci, dont le moteur est la jouissance qu’il apporte et auquel le sujet se livre, se rend. La sexualisation permet de renforcer le déni du deuil ou de la séparation.

23Mervin Glasser, dans son article « À propos de la violence » (Glasser, 2001), met à jour ces deux courants – narcissique et sexuel – à l’œuvre dans tout acte violent. Il décrit un courant qu’il nomme « autoconservateur » (narcissique) dans lequel la violence vise la dangerosité de l’objet plutôt que l’objet lui-même et où il n’y pas de plaisir en jeu ; et un courant sado-masochique (sexuel) dans lequel l’objet et sa souffrance sont essentiels et où la violence produit du plaisir.

24Nous souhaitons à présent développer notre propos dans le cadre de la réflexion théorique non criminologique à travers la notion de violation développée par Frédéric Worms dans son ouvrage Le Moment du soin (Worms, 2010). Un cas de couple nous servira d’illustration.

25Worms réfère la notion de violation à celle de « relation entre » ; relation qui est « d’emblée qualification réciproque de deux êtres l’un par rapport à l’autre ». « La relation entre est précisément la forme d’un lien qui individualise progressivement ses propres termes (comme si, à la succession illusoire entre fusion et séparation, il fallait substituer l’idée d’une relation qui simultanément unit et individualise). La relation entre n’est pas seulement un lien, mais un bien ; elle fait l’objet non seulement d’une expérience, mais d’un désir. »

26Les exemples de « relation entre » sont la relation parentale, la relation de soin, la relation amoureuse ; la fondamentale asymétrie de ces relations tient à la dépendance entre l’un et l’autre qui rend l’un vulnérable et l’autre puissant (même si cette dépendance est réciproque dans la relation amoureuse par exemple). Cette asymétrie peut conduire à un sentiment de violation ou à une violation caractérisée et être vécue ainsi comme un rappel persécutant de la détresse infantile, si elle n’est pas compensée par un investissement libidinal de la complémentarité consubstantielle ainsi que de la vulnérabilité propre de chacun. Pour Pontalis (Pontalis, 2011) dans son livre Un jour, le crime, tout pouvoir peut dériver vers l’abus de pouvoir et « trouver, par l’emprise qu’il exerce, un allié dans la servitude, qu’elle soit ou non volontaire, de ceux qui subissent cette emprise ». Il cite Alain : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. »

27Dans le registre sexuel, la violation de la « relation entre » se manifestera dans ce que l’on peut considérer comme sexualisation du narcissique (Green, 1997 ; Jeammet, 2005). Face à l’inquiétude narcissique, dans la quête des signes de l’amour de l’objet pour soi, toujours inassouvie, il y a pour certains un surinvestissement du sexuel. En effet, la satisfaction sexuelle peut donner l’illusion de la complétude : la satisfaction personnelle, mais aussi la jouissance donnée à l’autre, dans laquelle celui-ci semble « se rendre » au sujet. Mais c’est une expérience éphémère qui doit être répétée.

28À un degré supplémentaire, la dimension sexuelle de la violation de « la relation entre » se manifeste au travers de son infiltration par le sado-masochisme.

29Cette présence de la violence a alors plusieurs fonctions :

  • elle est l’expression de la part de haine du sujet pour l’objet, en ce qu’il est fondamentalement inappropriable, donc menaçant et terrifiant, tout autant qu’inexpulsable (le sujet ne peut s’en débarrasser, car il sait qu’il en a besoin) ;
  • elle associe le plaisir de faire souffrir au plaisir sexuel, et elle constitue sans doute une tentative de maîtrise du traumatisme de l’effraction que représente la violence subie d’un autre par sa répétition active (et mesurée, voire ritualisée, comme dans le couple que nous présentons) ;
  • il y aurait enfin une fonction spécifique dans la dimension perverse de cet envahissement du sexuel par la violence. Dans les cas de violence régulière « ritualisée », on peut penser qu’est présent chez chacun un plaisir de la transgression. En témoigne le secret qui s’y attache, ou au contraire l’exhibition provocatrice. Il y a là quelque chose qui lie de façon particulière les deux partenaires, complices d’un même « crime ». L’exhibition peut d’ailleurs être une manière de tenter d’exercer une emprise également sur les spectateurs, sommés eux aussi de devenir complices.
Dans le même temps, toutes ces « manœuvres » se heurtent in fine au fait que le sujet est renvoyé à ce qu’il tente de dénier ainsi, au clivage qui les sous-tend. Ceci se produit dès qu’intervient une dimension tierce, qui révèle et dénonce aussitôt la dimension perverse, le « crime », c’est-à-dire l’attaque contre l’altérité.

30Les partenaires sont ramenés à leur conflictualité interne déniée : de principe, en dissolvant leur fantasme de toute-puissance qui les place « au-dessus des lois », et sur le fond, en les confrontant à la partie expulsée du conflit. En rabaissant l’objet, le sujet peut croire échapper à la menace que celui-ci représente pour lui, mais il se prive du même coup de la puissance de réassurance narcissique qu’il lui attribuait.

31C’est cette impasse qui permettrait de comprendre pourquoi dans certains cas, il y a une alternance sans fin entre violation et séduction comme dans le couple que nous présentons.

32Catherine et Simon sont adressés à l’un de nous (I. Laffont) par une collègue psychiatre qui voit Catherine depuis quelques années. L’analyste propose à chacun de se présenter ou d’aborder directement ses difficultés de couple.

33Simon choisit de se présenter, mais il est bien en peine de le faire. Il dit qu’il vient d’une famille « classique standard » et ne voit pas quoi ajouter. La thérapeute est obligée de le questionner. Il est le troisième d’une fratrie de quatre. Le père travaillait beaucoup, il est décrit comme « souriant mais pas très proche des enfants ». « Ma mère s’est demandé ce qu’elle avait fait de sa vie après avoir élevé les enfants. Elle existait à travers nous. » Le fait le plus marquant de la biographie de Simon a été sa rébellion à l’adolescence, qu’il voit comme une façon « de dire à mon père de s’occuper de moi, de le faire réagir pour qu’il s’énerve ».

34Catherine décrit des parents fusionnels qui se disputaient beaucoup. Un père discret, effacé et une mère « diva », très critique et cependant très admirée par le reste de la famille. Catherine est la dernière d’une fratrie de cinq, et lorsqu’elle a 13 ans une sœur aînée handicapée décède d’une infection pulmonaire. Catherine elle-même « frôle la mort » à cause d’une méningite. Une dizaine d’années après, un frère décède dans un accident de moto.

35Catherine et Simon se sont rencontrés dans une soirée mais ne se sont revus qu’un an après. Elle dit avoir été attirée par le côté stable et solide de Simon, par son sérieux et son envie de construire.

36Lui l’a trouvée belle et fragile et a été séduit par ses souffrances qui lui donnaient envie de la protéger, même si cela lui semblait difficile car il avait l’impression de ne pas la comprendre.

37Il pose d’emblée qu’il vient pour Catherine : « Je l’adore depuis 24 ans et je ferai tout ce qu’elle décide. » C’est ainsi qu’il laisse Catherine exposer ce pour quoi ils viennent consulter. Elle se plaint que Simon ne la comprend effectivement pas, lui dit souvent qu’elle a tort quand elle exprime quelque chose et la rend responsable de tout ce qui va mal, en particulier les difficultés de leurs trois enfants.

38Les rôles se sont renversés entre eux : il s’est révélé anxieux, fragile et colérique et elle est devenue la plus stable et solide des deux. Simon a eu des revers professionnels avec une période de chômage alors qu’elle assure au travail, dans un poste à responsabilités.

39Simon a une plainte symétrique : il se sent jugé par Catherine et trouve qu’elle n’accorde pas d’importance à ses états d’âme. « Quand je parle de mes difficultés, elle me demande d’abréger. »

40Ils ont déjà vu quatre thérapeutes, mais cela n’a servi à rien. Pendant ce premier entretien, Catherine semble dire les choses à moitié, on dirait qu’elle voudrait que la thérapeute devine sa pensée et parle à sa place pour faire entendre raison à son mari.

41Lors du deuxième entretien, elle semble avoir renoncé à l’aide de l’analyste et se lance d’emblée. Elle dit qu’ils ont « depuis toujours des très hauts et des très bas. Comme si on ne peut avoir de bons moments que si on en a d’horribles. On a besoin de violence, de rapidité, de mouvement. C’est dur et intense. » Elle ajoute qu’elle est fatiguée de ce fonctionnement car elle ne se sent jamais en sécurité, toujours à la merci de Simon qui la prend en défaut et accumule des rancœurs.

42Simon précise qu’ils ont tous les deux besoin de reconnaissance et ne savent pas se la donner. Il a souvent un sentiment d’injustice et voudrait que Catherine reconnaisse ses torts, et c’est ce qui génère des disputes violentes : « Elle s’autorise à faire des choses qu’elle ne me donne pas le droit de faire. Par exemple, elle me reproche d’être radin alors qu’elle aime faire des affaires. » Catherine dit qu’elle ne supporte pas que Simon ait des préjugés par rapport à elle, en particulier quand cela touche à la question de l’éducation des enfants.

43Quand Simon s’énerve, il l’insulte ainsi que les enfants. Par exemple, il leur hurle d’aller crever, de disparaître de sa vie et lui dit qu’elle pue. « Après toute cette violence, je me sens vidée de mon sang », dit Catherine. Les métaphores du crime sont très présentes.

44Ils ont aussi des moments de violence physique, il la frappe, elle lui crache au visage. Rapidement après, il est très gentil, la prend dans ses bras et lui dit : « c’est bon », mais elle ne peut pas obtempérer et relance le conflit ou fait des tentatives de suicide médicamenteuses car elle se sent « coupable d’être toxique pour les enfants ». Cette violence a donné lieu à quatre dépositions de mains courantes, mais elle a toujours refusé de porter plainte malgré l’insistance des policiers.

45L’analyste essaie de travailler avec eux la notion de limite : à quel moment commence l’inacceptable. Simon ne semble pas comprendre de quoi elle parle. Il assure qu’il adore sa femme, qu’il la valorise, l’admire, la félicite et est toujours disposé à la câliner.

46Lors de la troisième séance, Simon parle d’une scène récente où « il a eu un mot malheureux » qui a conduit Catherine à lui faire la tête depuis cinq jours. Elle annonce alors que c’est leur dernière séance car dit-elle « Simon n’est pas preneur, il est dans un système fermé où la thérapie ne peut pas avoir de prise. Je préférerais continuer, mais je ne peux pas faire le travail à sa place. »

47Deux dynamiques, narcissique et sexuelle, nous semblent à l’œuvre :

48Sur le plan narcissique, l’aspiration à la fusion est telle que le moindre désaccord, quiproquo, malentendu, est vécu comme insupportable et donne lieu à un conflit pour faire reconnaître à l’autre qu’il a tort et aboutit très rapidement à une escalade avec violence. Toute remarque de l’un est vécue comme un manque d’amour ou un désaveu puis la réaction de l’autre est aussitôt ressentie pareillement, car « s’il m’aimait vraiment il/elle ne ferait pas de commentaires », suivi de « s’il m’aimait vraiment il/elle ne réagirait pas mal à mes commentaires », et ainsi de suite. Tout écart ou séparation, vécu comme une violation, est suivi de violence afin d’éviter le sentiment de détresse infantile réactivé.

49Sur le plan sexuel, l’intensité est confondue avec l’amour qu’il faudrait à tout prix maintenir, dans une sorte d’idéalisation de celui-ci afin de calmer l’inquiétude narcissique. Catherine et Simon semblent avoir établi cette équivalence dans leurs relations à leurs familles d’origine : Simon énervait son père pour s’assurer de son affection ; Catherine était violemment critiquée par sa mère et ses parents se disputaient tout le temps. En tant que couple, leur attirance s’est d’emblée fondée sur la dialectique de la force et de la faiblesse. Violenter l’autre, le dégrader, est une façon de s’assurer de son attachement et de sa solidité, une façon de vérifier sa possession. Mais l’autre, soumis et dégradé, n’étant pas valorisant d’un point de vue narcissique, car dépourvu de qualités et non désirant, il faut aussi perpétuellement le séduire et le narcissiser à nouveau (à travers des attentions et des gentillesses) ; ce qui donne lieu à ce cycle sans fin de violence et de rapprochement, conservant néanmoins une certaine tonicité sexuelle et un plaisir traduit par le « c’est bon » ambigu avec lequel Simon ouvre ses bras à Catherine à l’issue de ses accès de violence.

50Il semble à l’analyste que Catherine lui signifie à la troisième séance qu’elle souhaite garder cette intensité entre eux lorsqu’elle lui annonce leur dernière séance en prétextant que Simon ne peut pas évoluer. Elle cherche à la tenir à l’écart en tant que tiers pouvant poser la limite et ainsi contribuer à « calmer le jeu ». La thérapeute, refusant la complicité dans le crime qui se joue, devient un intrus à écarter pour que le jeu puisse repartir de plus belle après cette petite pause. Ne se laissant pas entraîner dans un voyeurisme excitant, elle est devenue celle sur qui est projeté le désaveu, permettant au couple de refusionner à ses dépens.

51Ici, la violation mime la sexualité et l’aiguillonne, mais il semblerait réciproquement que cette violence est paradoxalement nécessaire pour tempérer la sexualité. En introduisant une rupture, sans cependant aller jusqu’au meurtre qui annulerait l’objet, la violation permet de conserver celui-ci tout en l’ayant suffisamment maîtrisé pour en atténuer la dangerosité.

52L’analyste parviendra néanmoins à poursuivre ce travail de couple. D’une part, le couple est assez anxieux de l’escalade entre eux et l’investit comme pouvant éloigner la perspective du crime, par moments bien présente, ainsi que de la violation extrême qu’ils font vivre à leurs enfants, tous très perturbés. D’autre part, le couple est en quête de croissance, de compréhension, et il semblerait que la thérapeute ait réussi à les « toucher ». Par son écoute de leur couple, pris comme une création à deux, où la haine, issue de l’écart de l’objet, est nécessaire à l’amour et même protectrice de celui-ci, elle leur a ouvert la possibilité de penser cette haine, de la tolérer sans immédiatement la voir comme un désaveu de l’amour, à tuer avant qu’il n’affecte l’illusion de l’amour parfait. Il nous semble que cela passe par sa capacité en tant que thérapeute d’entrer en identification perceptive (Bollas, 2011) avec le couple et avec chacun de ses membres : « L’identification perceptive se fonde sur l’hypothèse que le Soi et l’objet ne sont pas les mêmes et que cette différence de l’objet est vitale pour le Soi en vertu de son caractère séparé et distinct. […]Dans l’identification projective, il s’agit de s’identifier avec l’objet ; l’identification perceptive consiste à percevoir l’identité de l’objet. » Ainsi, l’écart n’est plus vécu comme une menace, mais comme une opportunité de nourrir le couple et chacun des partenaires, et ainsi de grandir en découvrant un plaisir amoureux lié à une haine devenue acceptable et même nécessaire, alliée de la vitalité érotique du couple.

La cure : une séduction éthique ?

53C’est d’emblée sur la question du cadre qu’advient la violation avec Agathe que l’un de nous (B. Servant) rencontre à l’approche de ses 40 ans.

54Elle s’inquiète de ne pas avoir d’enfant, et surtout de n’en jamais avoir si quelque chose ne change pas dans sa vie, dans le mode relationnel qu’elle a établi jusque-là avec les hommes. Elle n’a pu en effet nouer de relations qu’avec des hommes indisponibles, mariés ou incapables de s’engager dans des projets à long terme, des projets d’enfants.

55Agathe est une belle jeune femme, séduisante, très féminine. Elle a une vie amicale riche et gratifiante, de bonnes relations avec ses deux sœurs et son frère, et une vie professionnelle réussie : elle travaille comme « coach » dans un cabinet qui intervient en entreprise, dans le domaine des « ressources humaines ».

56Elle a perdu sa mère, décédée quelques années plus tôt, dont elle était très proche ; elle s’est toujours sentie plus distante de son père, qu’elle voit peu et qu’elle décrit comme assez égocentrique depuis toujours.

57Nous partirons de la question de la « violation » dans la relation transférentielle, remontant à sa place dans les relations interpersonnelles, puis à ce qui, de ses relations primaires, permettrait de comprendre une telle destinée. Nous pourrons alors nous interroger sur les possibilités ouvertes par le travail analytique pour s’émanciper de celle-ci.

58Agathe va en effet confronter l’analyste à une expérience de « violation » dès la mise en place du cadre. Alors qu’elle a induit en lui une certaine hésitation sur le choix du cadre approprié par rapport au paiement de son analyse, elle le conduit à revenir sur la proposition à laquelle ils s’étaient arrêtés d’un commun accord, pour accepter, sous sa pression, l’option opposée, c’est-à-dire de lui faire des feuilles de soins pour chaque séance. Ce revirement a lieu à partir de sa plainte de « violence » que représentait selon elle la position de l’analyste, et dont elle a réussi à le convaincre du bien-fondé. Notons donc ce sentiment pour elle d’être victime d’une « violation », qui justifie un passage en force en réaction.

59Par la suite, l’analyste est répétitivement confronté au fait d’être insidieusement entraîné à sortir de sa neutralité, à s’impliquer excessivement, d’une manière qui pourrait permettre à Agathe en retour de lui « réclamer des comptes », en lui attribuant la responsabilité de ce qui lui arrive. Ainsi de la rupture, qui survient peu de temps après le début de l’analyse, avec son amant d’alors. Mais aussi à propos de différentes situations dans lesquelles elle s’implique de façon notable (avec ses collègues, ses frère et sœurs), au risque que cela lui soit reproché comme trop intrusif, reproche qu’elle serait ainsi tentée de « faire suivre » à l’analyste.

60Ce reproche envers lui est-il justifié ? Probablement en partie en accuse-t-il réception, car, s’il s’efforce à la prudence et à la neutralité, il lui est difficile de ne pas réagir contre-transférentiellement à ses multiples agirs par de l’agacement, voire des contre-agirs. Sans doute supporte-t-il tout particulièrement mal sa propension à disqualifier les personnes de son entourage dont elle lui parle : ses collègues femmes dans sa vie professionnelle et les hommes dans sa vie personnelle. Cette disqualification la confronte en effet à la contradiction d’être amenée à se plaindre de ne pas recevoir d’eux (une aide compétente pour ses collègues femmes, un enfant de ses amants), ce dont elle les a elle-même préalablement privés par son attitude disqualifiante.

61Cette interaction se répète dans le transfert, dans la mesure où elle induit chez l’analyste une certaine paralysie de la pensée, un certain ennui, détachement, qui lui donne alors un sentiment d’impuissance, qu’elle pourrait être fondée à lui reprocher.

62Ainsi pourrions-nous dire d’Agathe qu’elle ne se laisse guère séduire, que ce soit dans l’analyse ou dans sa vie.

63Les élaborations de Viviane Chetrit-Vatine dans son ouvrage, La Séduction éthique de la situation analytique (Chetrit-Vatine, 2012) vont nous aider à penser la relation analytique avec Agathe. La dimension éthique est immédiatement compréhensible, traduisant la fonction maternelle, parentale, la « responsabilité pour l’autre » de Levinas ou « L’autre secourable » (Nebenmensch) de Freud, tel que nous l’avons retrouvé dans les travaux de Monique Schneider sur la détresse et dans la réflexion de Frédéric Worms sur l’éthique du soin.

64Rappelons que la dimension séductrice de l’adulte pour l’enfant tient au caractère énigmatique de certains messages qu’il lui adresse (quand son attitude « secourable » tient au contraire à ce qu’il s’efforce de rendre compréhensible le monde à l’enfant, sinon matériellement, du moins par la pensée) et que Laplanche tient pour relevant de sa sexualité adulte. Or, la sexualité est, pour l’adulte, ce qui précisément reste irréductible à une élucidation rationnelle, ce qui s’impose à lui sans raisons, ce qui témoigne de ce que dans le monde, une partie (et non des moindres) de ce qui advient ne se justifie que d’un « vouloir-vivre » auquel on ne peut que se soumettre. Ce qui produit, par contagion, chez l’enfant, cette fascination, soumission à cette « force qui va », que représente pour partie l’adulte, par opposition à l’aire intermédiaire progressivement instaurée sur laquelle il pourra s’appuyer pour son émancipation.

65L’association des deux dimensions, éthique et séductrice, permettrait seule d’établir une relation qui soit à la fois suffisamment sécurisante sur le plan narcissique, et suffisamment vivante sur le plan affectif, et incarnée.

66Cette même ambiguïté se retrouverait dans la relation analytique, qui se propose conjointement de renforcer les assises narcissiques et de réanimer les sources vitales et pulsionnelles du sujet. Or, cette dernière dimension va s’étayer précisément sur la séduction de la situation analytique, celle-ci découlant de la présentation simultanée d’une offre inconditionnelle d’écoute et d’accueil, et d’un dérobement quant au désir de l’analyste, qui pourtant ne manquera de se manifester, sur un mode comparable donc aux messages énigmatiques de la sexualité maternelle pour l’enfant.

67Les achoppements dans cette évolution viendront d’un déséquilibre dans les deux « fonctions ». Si la dimension séductrice a prévalu au détriment de la dimension éthique, alors se produit ce que F. Worms a pu décrire comme violation. La tentation pour le sujet de se soumettre au désir de l’autre n’est pas contrebalancée par la possibilité de rétablir une symétrie dans la relation, une identification suffisante et réciproque, qui garantit le respect des limites de chacun, à travers la reconnaissance des règles qui gouvernent tant le cours des choses que les relations entre les êtres. Le monde reste au contraire soumis, dans une vision animiste, aux caprices des puissants dont il faut s’assurer la bienveillance par des serments d’allégeance. Comme dans la passion amoureuse, le bonheur du sujet est entièrement entre les mains de l’objet.

68Des origines des difficultés d’Agathe, nous avons pu comprendre qu’elle avait probablement été « captée » par une mère dépressive et narcissique, sans appui d’un père trop distant. La séduction s’en est trouvée « empoisonnée » par le risque d’emprise, d’une soumission indéfinie, car elle n’ouvre pas, au-delà de la réceptivité acceptée, sur une fécondité et une créativité autorisées par la mère, trop close elle-même par son besoin de réassurance narcissique. L’altérité de l’objet primaire n’est pas alors ouverture sur l’altérité interne et acceptation de son effraction nourricière, mais tyrannie impitoyable. La séduction est ainsi assimilée par le sujet à une violation et justifiera à ses yeux une violation rétorsive, défensive.

69On peut penser qu’Agathe est tout particulièrement confrontée à cette difficulté à propos de son désir d’enfant. Un tel projet implique en effet d’en passer par une double séduction : d’un partenaire de l’autre sexe pour concevoir l’enfant, puis de l’enfant lui-même, en ce qu’il va révéler d’altérité irréductible, par-delà l’éventuelle illusion de comblement narcissique.

70Comment aider Agathe à nouer ensemble l’autre secourable et l’autre séducteur donc potentiellement décevant, voire menaçant et hostile ? Comment l’aider à renoncer aux mécanismes d’éjection qui lui permettent d’éviter la douleur de la déception par rapport à ses attentes et la conduisent à malmener, voire à tuer par avance toutes les relations ?

71L’analyste se trouve, lui, confronté à son impuissance relative à apaiser le sujet, et éventuellement à la haine de celui-ci en étant considéré comme l’auteur de ses souffrances, s’il ne peut les soulager. Il est nécessaire alors qu’il puisse incarner pour le patient à la fois une part vulnérable, qui accepte sa souffrance, l’accueille en lui, se laisse toucher par elle, résonne avec elle ; mais aussi une part « invulnérable », qui supporte cette souffrance sans se sentir détruit, et témoigne du fait qu’il y a un au-delà de celle-ci. Il s’agit aussi d’arriver à se déprendre de la peur de l’emprise d’Agathe, en pouvant se laisser séduire sans crainte, parce que cette séduction est en même temps un gage de vitalité qui pourra l’aider à l’exorciser pour elle-même. L’acceptation de l’altérité externe rend possibles en effet les retrouvailles avec l’altérité interne, qui permettent de transformer la brutalité du rapt en l’expérience vivifiante du ravissement.

Conclusion

72En liant le crime au ravissement, nous avons choisi de nous intéresser au crime lorsqu’il vient révéler et tenter de réduire l’intolérable de l’inaccessibilité de l’autre. Il est ainsi un des destins du sexuel, comme nous l’a rappelé l’étymologie. Le lien à la sexualité, présent dans le crime sexuel, à propos duquel La Petite Roque nous a donné l’occasion de souligner l’importance du déni, nous a intéressés également dans une clinique plus quotidienne. Il nous est alors apparu que sexualité et violence pouvaient entretenir des liaisons dangereuses, si projection, clivage et déni sont agis sans réserve à la faveur de l’intimité de la relation du couple.

73Si le crime est l’« un » des destins du sexuel, il en est d’autres – dont l’amour, et sa forme la plus aboutie, le ravissement amoureux – qui parviennent à conjurer les menaces de l’arrachement à soi pour les convertir en occasion de germination intérieure. Le ravissement peut ainsi servir de métaphore à la démarche analytique qui aspire à permettre au sujet de réveiller ses forces vives en l’invitant à se laisser déposséder de lui-même par l’expérience de son altérité interne.

Français

Résumé

Partant de l’étymologie, les auteurs abordent le crime en tant qu’il vise le déni de la séparation. Il peut être considéré comme la tentation ultime, chez certains sujets, de résoudre la menace suscitée par le dérobement d’un objet investi narcissiquement, dans une certaine dédifférenciation entre monde interne et monde externe. Ils illustrent cette analyse par la présentation d’une nouvelle de Maupassant relatant un crime sexuel, puis celle d’une relation, infiltrée de sadomasochisme, d’un couple suivi en thérapie, enfin celle d’une cure dans un cadre analytique classique. Le moteur de celle-ci, à l’image du ravissement amoureux, représenterait l’inverse exact de la tentative de destruction de l’altérité propre au crime.

Mots-clés

  • déni du deuil originaire
  • déni de l’altérité
  • crime sexuel
  • crime passionnel
  • sadomasochisme conjugal
  • séduction dans la cure
  • ravissement
Deutsch

Verbrechen oder Entzücken

Verbrechen oder Entzücken

Ausgehend von der Etymologie gehen die Autoren dem Verbrechen nach, das die Verleugnung von Trennung anvisiert. Es kann bei einigen Personen als die letzte Versuchung betrachtet werden, mittels einer gewissen Entdifferenzierung zwischen der inneren und der äußeren Welt, einer Bedrohung zu entgehen, die durch den Entzug eines narzisstisch besetzten Objektes hervorgerufen wurde. Die Autoren illustrieren diese Analyse mit Hilfe der Darstellung einer Novelle von Maupassant, in der von einem Sexualverbrechen die Rede ist, anhand der Darstellung einer von Sadomasochismus durchsetzten Beziehung eines Paares, das in Therapie war, und schließlich anhand einer Übertragungs-und Gegenübertragungsbeziehung im Rahmen einer klassischen Analyse. Deren Motor sei, nach dem Vorbild des verliebten Entzücktseins, das genaue Gegenteil eines Versuchs der Destruktion der Andersheit, wie er dem Verbrechen zueigen ist.

Schlagwörter

  • Verleugnung der Ur-Trauer/« deuil originaire »
  • Verleugnung der Andersheit
  • Sexualverbrechen
  • Verbrechen aus Leidenschaft
  • Ehelicher Sadomasochismus
  • Verführung in der Behandlung
  • Entzücken
Español

Crimen o arrobamiento

Crimen o arrobamiento

Partiendo de la etimología, los autores tratan el crimen en cuanto apunta a la renegación de la separación. Puede ser considerado como tentación última, en ciertas personas, por resolver la amenaza suscitadapor el arrobamiento de un objeto cargado narcisistamente, en cierta desdiferenciación entre mundo interno y mundo externo. Se ilustra dicho análisis mediante la presentación de un cuento de Maupassant que relata un crimen sexual, luego con una relación, teñida de sadomasoquismo, de una pareja seguida en terapia, y por último una relación transfero-contratransferencial en un marco analítico clásico. El motor de ésta, de la misma manera que el arrobamiento amoroso, representaría el exacto reverso del intento de destrucción de la alteridad propia del crimen.

Palabras claves

  • renegación del duelo originario
  • renegación de la alteridad
  • crimen sexual
  • crimen pasional
  • sadomasoquismo conyugal
  • seducción en la cura
  • arrobamiento
Italiano

Delitto o rapimento

Delitto o rapimento

A partire dall’etimologia, gli autori abbordano il delitto in quanto mira il diniego della separazione. Esso puo’ essere considerato come la tentazione ultima, in certi soggetti, di risolvere la minaccia suscitata dal sottrarsi di un oggetto investito narcisisticamente, in una certa dedifferenziazione tra mondo interno e mondo esterno. Gli autori illustrano questa analisi con la presentazione di una novella di Maupassant che narra un delitto sessuale, poi quella di una relazione, infiltrata di sado-masochismo, di una coppia seguita in terapia, infine quella di una relazione tranfert-contro-transfert in un setting analitico classico. Il motore di questa, all’immagine del rapimento amoroso, rappresenterebbe il contrario esatto del tentativo di distruzione dell’alterità propria al delitto.

Parole chiave

  • diniego del lutto originario
  • diniego dell’alterità
  • delitto sessuale
  • delitto passionale
  • sado-masochismo coniugale
  • seduzione nella cura
  • rapimento

Références bibliographiques

  • Bollas C. (2011), Le Moment freudien, Paris, Ithaque, p. 94.
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  • En ligneJeammet P. (2005), L’excitation, un concept séduisant mais trompeur, RFP, t. LXIX, no 1, pp. 103-120.
  • Massin M. (2001), Les Figures du ravissement. Enjeux philosophiques et esthétiques, Paris, Grasset/Le Monde.
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  • Pontalis J.-B (2011), Un jour, le crime, Paris, Gallimard, pp. 145-146.
  • Racamier P.-C. (1992), Le Génie des origines, Paris, Payot.
  • Schneider M. (2011), La Détresse. Aux sources de l’éthique, Paris, Éditions du Seuil.
  • Worms F. (2010), Quand les relations deviennent-elles morales ?, Le Moment du soin. À quoi tenons-nous ?, Paris, Puf, coll. « Éthique et philosophie morale ».
Isabelle Laffont
11, rue Vignon
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Benoît Servant
53, boulevard Henri-Sellier
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Mis en ligne sur Cairn.info le 22/10/2012
https://doi.org/10.3917/rfp.764.1119
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