Être socialiste d'un siècle à l'autre | Cairn.info
CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Comment peut-on être socialiste ? À cette question de l’identité partisane, les auteurs répondent ici par une série de réflexions inédites autour du lien entre vie privée et vie publique. Trois tensions fortes semblent se dégager : celle des discussions politiques, prises entre les nécessités du débat interne et celles de la promotion des idées ; celle des traditions militantes, partagées par tous mais obéissant à des motifs personnels ou des prises de position régionales ; celle des leaders, oscillant entre exposition de la vie privée et expression des engagements. Analyses qui débouchent sur une série d’hypothèses à propos de la difficulté d’être socialiste en régime médiatique.

2Comme l’écrit Léon Blum à son fils en 1919 dans un texte dont le titre Pour être socialiste annonce déjà un engagement ou un acte de foi, le socialisme est « une morale et presque une religion, autant qu’une doctrine. Il est, je le répète, l’application exacte à l’état présent de la société de ces sentiments généraux et universels sur lesquels les morales et les religions se sont successivement fondées ». Comment, dans un parti qui se réclame d’une telle doctrine, séparer morale individuelle et morale du parti, croyance dans les vertus du collectif (dont le parti peut faire fonction de modèle) et vie dans une société où l’individu occupe une place de plus en plus importante ? Né d’un « sentiment de révolte » devant l’ordre injuste du monde, le socialisme pour ses militants a porté à la fois la réponse à la question sociale et une nouvelle morale. Dès lors, le moindre écart démontré entre cette morale revendiquée comme un « caractère distinctif » et le comportement individuel ou collectif du parti, suscitait un malaise, voire une crise. Dans le mouvement ouvrier, on sait les élus observés avec suspicion par des militants qui valorisent le « refus de parvenir ». Les cadres dirigeants, qui ont intégré ces caractéristiques identitaires, mettent davantage en scène leur appartenance sociale au peuple, qu’au monde intellectuel, et aux classes moyennes voire à la petite bourgeoisie qu’aux classes aisées. L’image de soi, l’image du parti, l’une étant le miroir de l’autre, ont longtemps eu une extrême importance.

3Car les camarades sont aussi vigilants que les adversaires sur les écarts par rapport aux us et coutumes du milieu. En juillet 1901, la communion de la fille de Jean Jaurès suscita pendant plusieurs mois, des joutes au sein du « parti socialiste ». Le dirigeant avait-il eu raison de céder à sa femme et de soumettre son enfant à la terrible influence du clergé [1] ? N’aurait-il pas dû la contraindre, et imposer à sa famille une véritable éducation laïque ? Ses détracteurs critiquaient une certaine complaisance de Jaurès vis-à-vis de la question religieuse, mais n’en déduisaient pas véritablement de conclusion quant à sa position politique. Jaurès restait un socialiste d’un genre particulier à un âge où la doctrine était encore à conquérir. Pourtant, sa vie privée n’était pas totalement isolée de son action publique. Quelques années plus tard en 1904, le voici poussé à se battre en duel, presque dix ans après une première descente sur le pré, pour faire taire à coup de pistolet les mauvaises langues qui souillent les oreilles de sa famille. Blum, Auriol, Lebey, Defferre… réglèrent aussi des affaires d’honneur par les armes, sans que leur parti se mêle de ces querelles d’ordre privé, ou que leurs adversaires pointent une éventuelle contradiction entre le recours à l’épée ou au pistolet et la doctrine. Les socialistes ont le droit d’avoir de l’honneur ; en revanche, leur train de vie, ou leurs mœurs, sont sous surveillance.

4Dans une société française qui entretient un rapport complexe avec l’argent, il y a là un angle d’attaque particulièrement efficace. Les « révélations » sur le train de vie de Léon Blum (son argenterie) et sur son mode de vie (cet esthète qui conseille aux jeunes filles de « vivre leur vie » avant le mariage) portent particulièrement, car elles attirent l’attention sur le décalage qui peut exister entre ce que dit le socialiste (ou le parti) et ce qu’il est. Qu’elles soient des calomnies importe peu, puisqu’elles trouvent des oreilles attentives, même à gauche. Et il n’y a pas de fumée sans feu. Les accusations sur l’existence d’une fortune ou d’un patrimoine dissimulés visèrent Jaurès, Blum, Auriol, Ramadier… directement ou à travers leurs enfants. En la matière, les hommes de gauche doivent être, d’hier à aujourd’hui, irréprochables. Quand François Mitterrand, au congrès d’Épinay, dénonce « l’argent qui corrompt, […] l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes », le peuple de gauche l’acclame. Quand les affaires de fausses factures pour assurer le financement du PS sont révélées et démontrées, le résultat catastrophique des législatives de 1993 est à la fois analysé et accepté comme une « sanction » de ces manquements à l’éthique, mais il est aussi ressenti d’une certaine façon par des dirigeants comme une « injustice », puisqu’il n’y aurait pas eu d’enrichissement personnel, et, qu’en l’absence de règles, il fallait bien se débrouiller sans les relais de la droite. Derrière cet argument, s’ancre à gauche l’idée que la droite est, elle, moins sanctionnée par les électeurs sur ce terrain. De même, la gauche revendique presque pour elle seule les valeurs de probité, de justice, d’égalité, la droite étant renvoyée à sa soumission ou à sa complicité avec « les puissances de l’argent ». Le suicide de Pierre Bérégovoy met en lumière des traits particulièrement sensibles pour un homme de gauche : faire corps avec l’idée, incarner les valeurs et la morale socialistes, inchangées depuis que le socialisme est né d’un sentiment de révolte… et dès lors en assumer pour soit la responsabilité, jusqu’à la mort. Que le sacrifice ultime lave au moins la famille de l’opprobre.

5Un socialiste, militant ou responsable, doit tenir compte de sa famille, au sens large. L’itinéraire de François Mitterrand, si peu conforme à l’image de transparence que voudrait afficher la famille socialiste, le montre pourtant très attentif à en épouser de nombreux traits. Le regard à la fois critique et admiratif que les socialistes jettent sur son parcours, le fameux « droit d’inventaire » qui revendique l’héritage de l’exercice du pouvoir, des avancées sociales et sociétales, de la construction européenne, de la place dans le monde, et questionne la part d’ombre, l’amitié avec Bousquet, la double vie, etc., traduit le malaise du peuple de gauche devant les écarts à sa morale sociale.

6Être socialiste, d’hier à aujourd’hui, est à la fois s’intégrer dans des traits partisans (culture, tradition, habitus, réflexe…) et faire valoir sa différence (personnalité, caractère…). Dans une société où l’individu est sacralisé, les partis, syndicats et associations soupçonnés d’accaparer le débat et de ne pas représenter « les gens », les dirigeants socialistes sont sommés de se montrer « tels qu’ils sont », dans leur vérité. Les médias ont élargi le champ de la politique, poussé les « acteurs » à mettre en avant d’autres facettes de leur personnalité pour répondre à une demande de proximité du public. Des hommes politiques – dès lors qu’ils ont une certaine visibilité – sont au cœur d’une interrogation sur la façon dont la presse populaire les met en scène, comme de véritables stars, développant une séduction particulière. Le tout-Paris bruisse de rumeurs où se mêlent appréciations sur leur idéal politique, leur image, leur patrimoine, et leur vie de famille. Et dans le même temps, les responsables politiques, en l’occurrence les socialistes, doivent toujours tenir compte du calendrier de leur organisation, des réunions de ses assises internes, des modes de désignation des candidats, des règles de la vie commune… Les « primaires », tenues au quatrième trimestre 2006 pour la désignation du candidat des socialistes à la présidentielle, rappellent que dans une organisation politique il y a des règles…, même s’il faut parfois les inventer rapidement pour faire face à une situation nouvelle. De fait, le débat au sein du parti socialiste a toujours combiné des arènes internes, fermées, et d’autres publiques, les acteurs sachant au gré de leur tactique ou stratégie naviguer entre les unes et les autres. Le style de chaque dirigeant et ses usages du public et du privé, du secret et de la publicité, renseignent aussi, hier comme aujourd’hui, non seulement sur sa propre personnalité mais aussi sur ce que signifie être socialiste.

7Trentenaire en 2001, centenaire en 2005, le PS, d’Épinay ou du Globe, a connu des crises et des renaissances et, au-delà d’un rapport compliqué à son histoire, il a toujours manifesté un attachement à son passé et aux règles de vie commune dont il s’est doté. Mais tout cela n’est-il pas en train d’exploser ? Bousculé par le rejet des idéologies, la perte de crédit des partis politiques, la sacralisation de l’individu, et, pour mettre en scène le débat, une logique médiatique qui privilégie l’instant, l’action sur la réflexion, les personnalités « en rupture » sur les hommes ou les femmes de parti, le PS est soumis à de nombreuses pressions qui influent sur son mode de fonctionnement, sur son « vivre et être ensemble ». Dès lors, les logiques médiatiques mettent-elles définitivement à mal les traditions militantes et modifient-elles l’identité socialiste ? Pour appréhender cette question, il nous semble nécessaire de prendre cette histoire longue au sérieux. Insister sur les oscillations entre les vertus supposées du débat public et le recours à la vie privée voire au secret, identifier ce que recouvre l’expression « être socialiste » et pointer les écarts à la norme, les tolérer comme les condamner, telle est l’ambition de cet article. Il envisage également quelques pistes de réflexion sur les bouleversements récents de la vie politique dans notre pays.

La vertu du débat démocratique

8Secret et transparent, ouvert et fermé, tel apparaît le parti socialiste. Pourtant, c’est surtout dans le débat démocratique public que cette organisation, depuis ses origines, voit la principale vertu pour faire progresser le socialisme. En ce sens, il y a une croyance socialiste dans l’existence d’un espace public rationnel. Pour comprendre ces traits, il faut en revenir aux statuts (son règlement intérieur), qui stipulent que la direction « appartient au parti lui-même, c’est-à-dire au congrès national » : le forum fait le parti [2]. La vertu du débat public réside dans sa capacité à mettre au jour l’infinie variété des opinions socialistes et, dans le même temps, à dégager les intérêts supérieurs de l’organisation. Ainsi, le congrès est le lieu de l’affrontement des « motions » déposées par les « tendances », les « courants », les « sensibilités », les résultats des votes sur ces textes déterminant leur représentation dans les instances dirigeantes [3].

9Les guesdistes auraient préféré des délibérations dans la famille, mais l’habitude a été prise dès 1905 d’ouvrir le congrès, et cette règle n’est plus remise en cause. Ceci a pour conséquence de conférer à ce congrès des obligations de résultats, et notamment celui de trouver des majorités. Le PS ouvre donc grandes les portes de son congrès à la presse, et publie, quand il en a les moyens, à valeur d’archives et a fortiori de preuve, les débats de cette instance ; il délibère, en somme, à visage découvert. Cette sorte de transparence peut surprendre pour une organisation qui se proclame révolutionnaire. Mais c’est justement parce que le PS est révolutionnaire, ou n’exclut pas la révolution, et parce qu’il dit très clairement partout et en tout lieu ces actions futures, qu’il peut ainsi débattre devant la société. Lors du congrès extraordinaire tenu les 10 et 11 janvier 1926 dans la salle La Bellevilloise à Paris, Léon Blum, dans le prolongement des déclarations de Jean Jaurès, théorise à cette fin la différence de nature entre l’exercice du pouvoir – où le parti se comporte comme un gérant loyal quand il est conduit au pouvoir dans le cadre d’une coalition générale – et la conquête du pouvoir – quand les électeurs ou les circonstances lui confient le pouvoir et qu’il peut dès lors appliquer la solution socialiste dans sa totalité. Le risque de la caricature ou de l’étalage des divisions dans les comptes rendus de presse est, à ses yeux, moindre que celui de l’ignorance des thèses qu’il proclame.

10Ce jeu entre l’extérieur et l’intérieur du parti a son importance pour faire avancer les différentes thèses, la presse occupant dès le début un rôle puissant d’intermédiaire. La pression extérieure a ainsi, depuis les origines, joué sur les débats : de nombreux congrès se sont ouverts, comme celui de 1908 (le fameux congrès de la synthèse jaurésienne entre socialisme et république), sur l’annonce dans la presse d’une scission probable. Pendant la première guerre mondiale, les minoritaires, favorables à la reprise de relations internationales avec les socialistes de pays belligérants, et de plus en plus critiques à l’égard de la politique d’union sacrée, faute de tribune dans L’Humanité ou d’édition des sténographies des congrès, ont du mal à s’exprimer au-delà de leurs fédérations. Ainsi, Paul Faure et Jean Longuet créent Le Populaire pour diffuser leurs thèses auprès des militants. La mauvaise volonté des « majoritaires », qui accordent peu de place à l’expression des autres courants dans les comptes rendus des débats dans la presse, heurte la base et renforce la position des minoritaires qui vont l’emporter en 1918 : en effet, on ne badine pas avec la libre discussion dans le parti, et avec le respect des statuts. La minorité doit avoir la possibilité de porter et d’exprimer sa critique, et la majorité n’a pas le droit d’imposer sa seule parole. En 1920, à Tours, pour les minoritaires qui, avec Léon Blum, Jean Longuet et Paul Faure, gardent la « vieille maison », l’essentiel du débat porte sur la question de la nature du futur parti, et donc sur la démocratie interne. Le débat dans le parti socialiste ne peut être confisqué, ou c’est la nature même du parti qui s’en trouverait modifiée. Le débat sur les vingt-et-une conditions posées pour l’adhésion à la Troisième Internationale communiste fournit l’occasion de revenir sur ce qu’est le parti depuis l’unité, le parti de Jaurès. Blum l’exprime très clairement le lundi 27 décembre 1920 à la tribune :

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« Suivant la belle formule de nos statuts, la direction du parti appartenait au parti lui-même. C’est à la base même du parti, dans la masse des militants et des cotisants, que se formaient la volonté et la pensée collectives. Cette volonté et cette pensée remontaient d’étage en étage, de la section à la fédération, de la fédération au conseil national, du conseil national au congrès. […] Notre parti était donc un parti de recrutement aussi large que possible. Comme tel il était un parti de liberté de pensée, car les deux idées se tiennent et l’une dérive nécessairement de l’autre. […] Sont socialistes tous ceux qui veulent travailler à la substitution du régime économique à un autre, tous ceux qui croient – car c’est le fond du marxisme – qu’il y a liaison et connexion inéluctables, entre le développement du capitalisme, d’une part, et du socialisme, d’autre part. Si vous êtes avec nous pour travailler à cette œuvre, votre acte de foi est consommé, vous êtes socialistes. À l’intérieur de ce credo, de cette affirmation essentielle, toutes les variétés, toutes les nuances d’opinion sont tolérées. […] Ainsi quand le parti inscrivait dans ses statuts que la liberté de discussion était entière, que la presse était libre, ce n’était pas de vagues notions démocratiques introduites dans nos constitutions socialistes, c’était une règle tirée de l’essence même de ce que doit être le parti socialiste. »

12Dès lors les vingt-et-une conditions sont inacceptables, puisqu’elles font un parti totalement nouveau : « Vous, ce n’est plus l’unité en ce sens que vous recherchez, c’est l’uniformité, l’homogénéité absolues. Vous ne voulez dans votre parti que des hommes disposés, non seulement à agir ensemble, mais encore prenant l’engagement de penser ensemble : votre doctrine est fixée une fois pour toutes ! Ne varietur ! Qui ne l’accepte pas, n’entre pas dans votre parti ; qui ne l’accepte plus devra en sortir [4]. »

13Parti de libre discussion, la vie du parti socialiste s’est donc déroulée au grand jour, du moins dans un cadre de discussion admis par tous. Avec l’application de la représentation proportionnelle, les débats et controverses des congrès sont mêmes nécessaires pour assurer des places à la direction, à tous les échelons, du local au national. Cependant, force est de constater que les règles d’hier ont aussi nécessité des adaptations aux temps et aux évolutions de l’expression de la démocratie interne. Car si tout peut se débattre à l’intérieur du parti, cette organisation ne vit aussi que de discipline. Pour avoir rompu la discipline de vote, les parlementaires « néos » favorables à la participation à des gouvernements radicaux alors que la majorité du parti n’en voient pas les conditions remplies, sont exclus, en 1933, sous le magistère de Léon Blum et de Paul Faure. En 1938, les « pivertistes » qui dans de grandes envolées révolutionnaires veulent embrayer sur le mouvement social, pratiquer l’unité d’action avec les communistes, et qui critiquent violemment la direction du parti et organisent même des manifestations sans son aval, subissent le même sort.

14Les statuts ne sont pas pour autant intangibles. D’ailleurs Léon Blum évolue sur la question de la représentation dans les instances du parti. En 1920, il défend la logique proportionnelle dans la vie du parti, garantie de la démocratie interne et du pluralisme, après la deuxième guerre mondiale, il est partisan d’un fonctionnement majoritaire afin de réduire la place des tendances.

15Il est suivi par ses camarades à la Libération. Mais le nouveau mode de direction adopté bien avant l’accession de Guy Mollet au secrétariat général de la SFIO ne répond pas aux attentes : il n’a ni bloqué la reconstitution des tendances ni empêché le renversement de la majorité en 1946. Il n’a pas non plus étouffé les débats ultérieurs, rendant cependant plus compliquée la présence des minorités dans la direction lors de la crise de la CED ou de la guerre d’Algérie. Même en mai 1958, à la grande surprise des observateurs, les débats furent libres au sein d’une SFIO profondément divisée sur le soutien du parti au retour au pouvoir du général de Gaulle. Et, si la scission ne fut alors pas empêchée – des minoritaires comme Savary, Mayer, Depreux, Verdier préférant continuer la lutte dans une nouvelle formation puisqu’ils ne pouvaient plus « respirer » dans la SFIO –, d’autres, minoritaires (Defferre, Pineau, Gazier, Fuzier…), choisirent de continuer à se battre au sein du parti, afin de faire triompher leur ligne. Involontairement, ils donnaient raison à Léon Blum qui disait à Tours : « Un vote de majorité, je le répète, ne changera rien à un cri de conscience assez fort chez nous pour étouffer ce souci de l’unité qui nous a toujours guidés. »

16Plus tard, le retour à la proportionnelle pour désigner la direction du parti au congrès d’Épinay en 1971 s’est accompagné, malgré les rappels à la discipline de la majorité, de la constitution de véritables partis dans le parti. Le PS a alors vécu crises et scissions, sans que le fait de débattre au grand jour ne soit jamais remis en cause. Au-delà des congrès, il n’est pas de réunions de la Commission administrative permanente (CAP), puis du comité directeur, qui n’aient donné lieu à des comptes rendus dans la presse d’un ou de plusieurs de ses participants sans réelles sanctions à l’égard des « bavards » ; de la même manière, circulent aujourd’hui sur des listes de diffusion via Internet des comptes rendus plus ou moins officiels des bureaux nationaux du parti socialiste.

17La question de la publicité des débats se pose avec plus d’acuité encore depuis l’élection du président de la République au suffrage universel direct, l’avenir du parti socialiste passant désormais par sa capacité à présenter un candidat susceptible de l’emporter. Entre 1971 et 1981, François Mitterrand a tiré de sa légitimité de premier secrétaire du PS son statut de présidentiable, et Michel Rocard, malgré les sondages, n’a pu le lui contester jusqu’au bout. De même, en 1988, le sortant s’impose, sans grande discussion. La succession ouverte de fait dès 1988 a vu se dresser d’autres enjeux, puisque être premier secrétaire, élu par un congrès, n’est plus une garantie de pouvoir concourir. La désignation du candidat au sein du parti devient donc un des moments essentiels du débat interne, en partie placé sous influence médiatique. Rappelons que pour l’élection présidentielle de 1995, après le retrait de Jacques Delors en novembre 1994, les militants avaient été appelés à trancher, après une campagne interne, entre les candidatures de Lionel Jospin et d’Henri Emmanuelli, Jack Lang ayant finalement renoncé. Le « favori des sondages », Lionel Jospin, avait alors été désigné par les mêmes militants qui, deux mois plus tôt, avaient élu à la quasi-unanimité Emmanuelli premier secrétaire.

18Ainsi observée en perspective, la mise en scène des débats lors de la campagne interne de désignation du candidat du parti socialiste en 2006 s’explique aisément. Au regard de son histoire, de ses traditions, mais aussi d’une évolution qu’il subit autant qu’il l’accompagne, le parti socialiste devait laisser les trois prétendants s’exprimer seuls. Et puisque, aujourd’hui, la télévision est le média dominant, le parti s’y soumet, tout en fixant des règles. Les trois candidats se sont pliés, avec plus ou moins de bonne volonté, à cet exercice de démocratie sans qu’aucun ne puisse s’y dérober ou imposer totalement ses propres règles. Les socialistes n’ont pas songé à se soustraire à ces nouvelles « exigences » médiatiques. Dans ce contexte, et malgré cette obligation d’en passer par un débat « interne » sanctionné par un vote militant (dans un parti qui s’est aussi rapidement ouvert à de nouveaux militants, nous y reviendrons), n’est-ce pas l’aura médiatique qui explique l’avantage de Ségolène Royal sur le premier secrétaire du PS, François Hollande, et sur les autres candidats ? Forte d’une excellente image dans l’opinion, et de sondages écrasant la concurrence durant plus d’un an et demi, sa légitimité a été confirmée par un vote militant massif en sa faveur. La pression médiatique est alors entrée en conflit avec la culture socialiste d’un débat public vertueux, dans la mesure où la désignation du candidat l’a emporté sur la fabrication d’un intérêt supérieur de la collectivité partisane matérialisé par une « doctrine » durable ou plus simplement une idéologie partagée. Le congrès a ainsi perdu une partie de sa capacité théorique de construction d’une identité collective. À l’image des institutions de la Cinquième République, s’impose une rencontre entre d’un côté le peuple militant et les sympathisants appelés à le rejoindre pour participer à la démocratie interne et, de l’autre, un candidat, et non plus la traduction d’un courant d’idées. Un formidable retournement s’est donc opéré dans la culture socialiste au cours des vingt dernières années.

Une identité variable et peu contraignante

19Une évolution comparable se retrouve en matière de symboles et de rituels, ces formes visibles de l’identité partisane. Depuis 1905, se définir socialiste correspond à un geste : adhérer, et donc prendre sa carte du parti. Partout, l’adhésion se manifeste par la signature d’un formulaire stipulant que le nouveau membre a pris connaissance des buts et de la doctrine du parti ; il ne doit pas appartenir à une autre formation politique. Jusque dans les années 1980, le socialiste se reconnaît à sa carte d’identité qui prend la forme d’un petit livret rouge, signé par son secrétaire de section et le secrétaire général – ou premier secrétaire – du parti. Sur cette dernière [5], il colle les timbres de cotisation, et les timbres de propagande. Les plus vieux militants gardent comme des trophées ces « livres de vie militante » que l’on retrouve dans de nombreux fonds d’archives privées. Les années de présence comptent comme les blessures de guerre, et disent la fidélité à la cause. L’année d’adhésion indique la génération.

20Des insignes expriment autrement cette adhésion. Lors des manifestations, le socialiste défile sous les plis du drapeau rouge, parfois orné d’un soleil levant en fil doré dans les premières décennies du 20e siècle, puis des trois flèches du milieu des années 1930 à la fin des années 1970. Le poing et la rose s’est imposé depuis le congrès d’Épinay comme l’image des socialistes, et exceptée sa mise entre parenthèse par le premier secrétaire Michel Rocard en 1993-1994, il reste le symbole du PS, quand d’autres partis européens (partis socialistes belge, espagnol…) l’ayant adopté dans les années 1970 l’ont abandonné.

21La présence massive de ces signes lors des manifestations est un indice de la bonne santé du PS, leur absence traduisant un malaise [6]. Les socialistes ont longtemps chanté L’Internationale, puis Changer la vie, mais ils se laissent plus facilement séduire aujourd’hui par des groupes en vogue (Téléphone, Manu Chao). Le parti socialiste, après avoir enrichi la palette de ses couleurs avec du vert et du orange au début des années 1990, a retrouvé le rouge pour ses campagnes électorales de 1997. Les cravates, foulards, pulls et vestes rouges portés par les « chefs » socialistes sont autant de signes adressés des tribunes ou sur les plateaux de télévision au peuple de gauche. Clins d’œil qui ont leur importance, ils inscrivent le lien dans une histoire plus longue, avec ses codes, ses rites. Comme les larmes qui viennent à l’évocation des répressions des révoltes ouvrières, de Fourmies, de Draveil, ou de la dureté de la condition ouvrière.

22« Être socialiste » suppose aussi être porteur d’une histoire : les références aux Lumières, à l’abolition de la peine de mort, en passant par la Révolution française, la Commune de Paris, les avancées sociales du Front populaire, la Résistance, identifient les socialistes au camp du progrès et du mouvement. Le culte des morts tient une grande place : Jean Jaurès le martyr de la paix, Léon Blum, François Mitterrand sans oublier Roger Salengro, Léo Lagrange, Pierre Brossolette, la liste est longue de ces figures dont l’évocation suffit à réveiller chez le militant socialiste une mémoire vive… Des associations sont créées pour perpétuer avec plus ou moins de succès le souvenir et écrire l’histoire : au-delà des grandes figures déjà évoquées, Jules Guesde, Benoît Malon, Albert Thomas, Paul Ramadier, Guy Mollet, Christian Pineau, Édouard Depreux ont également suscité de telles initiatives pour des objectifs divers qui mêlent histoire, mémoire et politique. Ces multiples associations portent la trace de mémoires concurrentes. L’histoire est chaude pour les socialistes qui jettent souvent des regards critiques sur l’action de leur parti et de ses responsables (Union sacrée, guerre d’Espagne, guerre d’Algérie, « affaires »), et réclament des droits d’inventaire.

23Autre trait commun, le parti socialiste apparaît souvent réduit à un noyau d’activistes et à ses élus. En 1937, la fédération de Côte-d’Or dans un texte destiné aux nouveaux secrétaires de sections (« tu as du courage, de l’intelligence, le désir de bien faire… eh bien suis le guide ! »), rappelle « la double tâche » de la section, « une action intérieure d’éducation socialiste », mais d’abord « une action publique de propagande socialiste » [7]. Elle doit recruter sans cesse de nouveaux membres, mais agir avec prudence. Les membres du parti sont l’image du parti, et il est répété un peu plus loin dans « les fautes à éviter » : « Ne pas laisser adhérer les poivrots, les braillards, les gens mal considérés… Ne pas permettre des discussions sur un ton grossier. Exiger de la camaraderie entre les adhérents. » Si aujourd’hui de telles consignes n’existent plus sur le papier, il est des propos et des attitudes qu’un socialiste ne peut avoir. Les récentes sanctions à l’égard de Georges Frèche, après saisine de la commission des conflits et enquête interne, manifestent cette justice socialiste fragile. La section doit aussi désigner ses candidats aux élections municipales. « Tâche délicate, qui doit être accomplie en pensant toujours à l’intérêt du parti. Si la section est obligée de compléter sa liste avec des sympathisants, elle doit être particulièrement prudente en les choisissant. Le plus souvent, il vaut mieux s’en passer. » Telles sont les obligations, ressembler au parti, ne pas nuire à son image. S’ouvrir ou rester entre soi ?

24La définition du militant socialiste est toutefois plus composite que ne laisse à penser ce portrait type. Le parti socialiste, s’il met en avant le dévouement de ceux de ses militants qui collent des affiches, distribuent des tracts, manifestent, organisent des réunions, sont présents sur le terrain des luttes, n’exige rien de ses membres. Hormis le paiement des cotisations annuelles, aucune tâche n’est obligatoire : le secrétaire de section utilise les compétences de chacun, sans forcer personne. Il y a donc plusieurs façons d’adhérer qui, chacune, renvoie à une conception du parti et du militant propre à chaque individu. Pour André Bidet, permanent de la SFIO dans les années 1960, on est militant 24 heures sur 24 [8]. Pour Claude Fuzier, Guy Mollet adhérait au parti « comme la peau adhère au muscle ». Lorsque Roger Salengro – dans le mot qu’il laisse juste avant de se suicider, épuisé par une campagne de calomnie – écrit « mon parti aura été ma vie et ma joie », il dit à ses camarades une vérité du parti et de l’engagement socialiste. Mais ces figures de style restent marginales et sont trop exceptionnelles pour être autre chose que des idéals-types. L’adhésion transformée en don de soi relève, au PS, de la morale personnelle et non de l’impératif de parti [9].

25Autre trait spécifique, alors que l’article 3 des statuts prévoit que le parti est composé des membres adhérents (l’adhésion étant individuelle au PS) qui approuvent le règlement et les statuts du parti, son application est laissée au contrôle des sections recevant les adhésions directes, et aux fédérations. Pour être membre du parti, il faut longtemps, dans les grandes fédérations du Nord, de la Seine, de la Seine-et-Oise, se présenter à une assemblée générale de section et être cautionné par deux adhérents. Cependant, au même moment, des fédérations comme celles de l’Aube ou d’Ardèche-Drôme ne suggèrent pas cette disposition. Le culte de l’unité dans la fédération du Nord, le goût pour les polémiques et les controverses de la fédération de la Seine, le clientélisme ici ou là, ne s’opposent pas ; ils dessinent plutôt les traits d’un parti pluriel, dont les sections et les fédérations peuvent « basculer » au gré des engagements des chefs locaux, des renversements d’alliances, obéissant à des logiques plus politiques ou stratégiques que doctrinales.

26La définition même de ce qu’est un socialiste s’est trouvée modifiée par des réalités diverses que l’organisation n’a pas cherché à contrarier. Le projet initial, consistant à prôner l’appropriation des moyens de production et d’échanges et, pour y arriver, à préparer la révolution ou à affirmer la marche progressive et pédagogique par les réformes, avait fixé les contours de ces socialistes, communistes, collectivistes, réformistes, révolutionnaires : des hommes de gauche voulant changer la société. Le risque est grand de négliger les interactions entre parti et société en renvoyant les socialistes à leur origine. D’ailleurs, en exerçant dès l’origine le pouvoir au niveau local, et par intermittence au niveau national, le parti socialiste a accepté le risque de la confrontation avec le réel. Peut-être faudrait-il envisager que son essence gît moins dans ses discours que dans la somme de ses actes et réalisations comme dans l’addition de ses variations régionales.

27Le portrait type de socialiste doit aussi être confronté à une autre réalité : le PS est un parti de « passage », où le taux de renouvellement d’une année à l’autre est important, et qui, dans certains lieux, se passe très bien de militants, si ce n’est d’élus. Et dans le même temps, sans en endiguer le flot, il subit des vagues d’adhésions soudaines, aux lendemains de victoires ou de défaites. En 2006, soixante-dix mille nouveaux militants sont venus grossir ses rangs en six mois pour désigner le candidat à la présidentielle. Ce phénomène semble confirmer que le PS ne s’active vraiment qu’au moment des campagnes électorales, et que ses électeurs ou sympathisants le rejoignant réagissent plus que les autres aux chocs dans la société (que ce soient les guerres, ou les grèves…) : en 1913-1914, 1919-1920, 1936-1937, 1944-1945, la SFIO a connu de forts mouvements. Entre 1971 et 1981, le doublement des effectifs se fait sur un rythme régulier et spectaculaire, mais moins brutal. La victoire aux élections municipales de 1977 suscite davantage d’adhésions que les Assises du socialisme de 1974 (adhésion de militants de la CFDT, et du PSU, dont Michel Rocard). La victoire de 1981 crée aussi un de ces flux. En 2006, la nouveauté tient moins dans l’ampleur de la vague que dans son motif : il ne s’agit pas de renforcer un parti, de faire corps avec lui, mais de le rejoindre pour peser sur le choix de son candidat, donc de lui donner un visage.

28Chaque leader est donc face à une tension entre sa volonté de porter l’identité partisane et celle d’affirmer ses qualités propres. Voilà le paradoxe : comment cultiver sa différence dans la banalité d’une appartenance collective ?

Image du parti, images de soi

29Vertus du débat démocratique et déploiement d’un principe d’adhésion, telles sont les deux principales logiques qui ont structuré la façon de se définir par rapport au socialisme dans la longue durée. Les comportements des dirigeants s’inscrivaient d’abord dans cette éthique de publicité et d’objectivation des croyances. Mais comment continuer à mettre en avant le collectif quand le pouvoir se personnalise, et que la diffusion de l’information échappe en grande partie aux organisations ? La question n’est pas entièrement nouvelle dans un parti qui fut celui de Jaurès, Blum, Mollet puis Mitterrand… Quand le parti conserve une valeur positive (de Léon Blum à Guy Mollet), la question ne se pose pas dans les mêmes termes que lorsque le parti est discrédité ou inaudible (Mollet) ou quand les « vertus » d’un individu (Mitterrand) – au service de valeurs tout de même – deviennent aussi le vecteur de son renouveau. La définition de soi passe désormais par d’autres supports, qui reflètent les changements survenus dans les sociétés occidentales depuis les années 1960.

30La médiatisation télévisuelle a modifié les formes de la communication politique selon des orientations que la multiplication des chaînes, l’irruption d’Internet, l’évolution de la grande presse, ont encore renforcées [10]. Parallèlement, la personnalisation des compétitions électorales a suscité une curiosité de plus en plus grande à l’égard de la vie privée des individus, créant un nouveau marché. Les évolutions constatées dans l’expression de la démocratie interne du parti socialiste et dans la mise en scène de ses débats, comme dans le succès de dirigeants (de François Mitterrand à Ségolène Royal et Arnaud Montebourg…) intégrant ces nouvelles exigences, peuvent suggérer quelques pistes de réflexion sur l’émergence d’autres pratiques et identités partisanes dans la famille socialiste.

31Le comportement médiatisé des acteurs tend ainsi à se substituer aux anciens programmes et textes dogmatiques à l’origine du socialisme démocratique. Il suppose une analyse de la vie publique, dans laquelle le producteur d’un message n’est pas séparable de son contenu. La détermination des attitudes serait devenue telle qu’une simple maxime la résume : « Montre moi ce que tu fais, je te dirais qui tu es. » Naguère principalement centrée sur la doctrine et sur la haute symbolique d’une religiosité partisane, la manifestation d’une position po-litique, pour ne plus dire d’un engagement, passe par l’émission de signes mineurs, de stéréotypes et de slogans qui dessinent par touches une orientation. Toute la gauche européenne connaît cette évolution. Quand Romano Prodi prend sa bicyclette sous le regard amusé des photographes, il signale son attachement pour des formes de transports populaires non polluantes. Quand Massimo d’Alema est montré en maillot de bain dans un magazine po-pulaire, il indique sa capacité à la décontraction, sa simplicité, et induit une esthétique de l’Italie des loisirs de proximité, à opposer aux images de son adversaire (Berlusconi) présenté dans des sites luxueux ou des villas fermées. Ségolène Royal, elle aussi, saisie à l’été 2006 dans un bikini bleu azur, et affichée à la une d’un magazine pipole évoque une jeunesse, une élégance et une décontraction qui synthétisent une certaine image moderne de la gauche [11]. Le regard sur le parti socialiste ne se banalise-t-il pas ainsi ? Ne se transforme-t-il pas au fil des apparitions télévisuelles de ses dirigeants et de leurs déclarations tonitruantes sur des sujets superficiels ou très secondaires par rapport aux enjeux du pays ?

32En partant de l’après-seconde guerre mondiale et de la mise en place des premiers systèmes télévisés plus largement diffusés en Europe, trois étapes semblent pouvoir être identifiées dans l’exposition médiatique de la vie privée des dirigeants. Un premier âge serait celui qui, de Jaurès à Mollet en passant par Blum, vit la mise en scène de la personne du leader à travers la fiction d’une vie privée réduite à une vie de famille officielle. De surcroît, ces accès à la vie privée valent surtout quand les dirigeants accèdent aux plus hautes responsabilités. Auriol, Blum comme Mollet, exposent vaguement leurs épouses au regard du peuple, comme pour garantir une conformité à la vie sociale. Ensuite, avec François Mitterrand, cette question de la normalité sociale gagne en complexité. Parti d’une image bourgeoise et mondaine, ce dirigeant se construit progressivement une aura intellectuelle et contestataire puis embrasse tous les attributs du socialisme traditionnel. Pourtant, le secret sur la vie privée reste le canon admis par la presse et, si le premier secrétaire finalement président, emmène téléspectateurs et journalistes dans sa résidence de Latché ou dans ses promenades « commémoratives » à la roche de Solutré, il conserve la haute main, voire la haute écoute, sur la préservation de son territoire familial. Comme Giscard d’Estaing auparavant, il caresse un chien près de l’âtre et flatte l’encolure d’un âne à défaut, comme ce dernier, de monter à cheval [12]. Michel Rocard, qui développe pourtant une vraie réflexion sur le pouvoir des médias, et cherche à s’incarner dans « le parler vrai », n’aura pas le même succès dans la monstration de ses proches : il expose ses épouses successives, vante les mérites de son fils et autorise même les photographes à le surprendre dansant ou discutant avec des militantes [13]. Ses divorces, qu’il divulgue avant que la presse ne s’en fasse l’écho, ne font pas l’objet d’une campagne publique de dénigrement. Il reste avant tout un homme de contenu. Le dernier changement se produit dans les années 1990, avec, néanmoins, quelques précédents notables. Le climat médiatique autour de la vie privée évolue aussi à l’étranger avec l’affaire Clinton aux États-Unis, la critique des rides et de la chevelure de Berlusconi en Italie, ou encore les controverses sur le nombre de femmes de Gerhardt Schröder. La vie privée s’immisce dans la vie publique. Georges-Marc Benhamou, en conviant ses lecteurs dans l’intimité de l’ancien président de la République, ou le docteur Gubler, en trouvant un éditeur pour trahir des secrets professionnels, ont ouvert la voie [14]. Nul n’est plus contraint, comme naguère Françoise Giroud dans Le Bon Plaisir[15], d’écrire sur le chef de l’État en changeant noms et lieux. Franz-Olivier Giesbert ou Christine Clerc exposent au monde les aventures amoureuses du jeune Jacques Chirac, sans craintes [16].

33Est-ce encore une fiction de vie privée quand la télé-vérité entre par télé-objectif interposé dans les domiciles, les villégiatures, tout simplement dans l’intimité des personnes célèbres, qu’elles soient politiques ou pas ? Lors de la campagne présidentielle de 2002, peu de candidats ont résisté aux appels du pied des magazines pipoles. Les seize prétendants ont posé pour le magazine Gala, poussés par leurs communicants, persuadés que cette pratique, tout comme un passage dans l’émission grand public de Michel Drucker le dimanche, pouvait leur apporter un avantage considérable. L’évolution ne va pas sans critiques, comme en témoigne l’attitude d’une fraction des journalistes qui voit avec inquiétude la façon dont certains politiques veulent mettre en scène leur vie de famille [17]. Mais comment résister à la perspective qu’offrent ces nouveaux médias en France : près de quatre cent cinquante mille lecteurs pour Gala quand Le Figaro et Le Monde touchent trois cent mille lecteurs, et Libération deux fois moins ?

34Le choc de culture sur la vie privée est particulièrement rude pour les socialistes. L’exigence encore maintenue de vertu et d’adéquation entre l’homme et l’idéal contredit la réalité des pratiques. Tony Blair en a bien mesuré la difficulté à l’occasion du « Cherrie Gate », en dépit de l’abandon par le parti travailliste de la clause IV de la déclaration de principes, et de l’extension du secteur privé prônée par le New Labour [18]. Une éthique de la simplicité perdure dans les organisations entrant en tension avec la « starisation » souhaitée par le public et encouragée par le monde médiatique. Blair est mis en scène tel un acteur à succès, soignant ses vêtements comme un mannequin [19].

35En France, quelques socialistes se sont montrés constants dans leur acceptation des impératifs médiatiques de présentation de soi. Laurent Fabius en 1984 avait laissé Paris Match le photographier en chaussons et robe de chambre au retour de la boulangerie. En 2004, il livrait d’étranges confessions pour transformer son image : sa passion pour les balades en moto, son goût pour les carottes râpées, Loana et Loft story [20]… Arnaud Montebourg, qui s’est construit une image de chevalier blanc et de rebelle en livrant une bataille très médiatique contre le chef de l’État, a connu des difficultés quand il est apparu dans Gala[21], photographié en gentleman farmer devant sa maison, sous le titre « le play-boy de Ségolène ». La posture est si éloignée du monde ouvrier et des représentations traditionnelles de l’électorat socialiste que le journaliste Daniel Schneidermann l’accusait à demi-mot d’avoir succombé à une presse qu’il dénonçait depuis des mois [22]. Un mauvais procès, sans doute, car la photographie avait été diffusée sans son consentement. En définitive, le contenu de l’article était moins gênant que son support, un journal populaire, voire vulgaire. Car depuis bien longtemps la presse dite sérieuse multiplie les « portraits » des responsables politiques sans s’attirer leurs foudres. Au fond, la difficulté est de tracer les limites de la vie privée. Pour Ségolène Royal et Arnaud Montebourg, la limite, « c’est les enfants ». Le paradoxe veut que généralement ces clichés choquent moins les militants socialistes qu’une certaine représentation de la gauche prolétarienne restée solidement ancrée dans l’esprit des commentateurs et de ses adversaires. Cette représentation explique l’obstination des partisans de Nicolas Sarkozy à dénoncer le fait que le couple Royal-Hollande paie l’impôt sur la fortune. Ils espéraient soulever une indignation comme au temps où Léon Blum était accusé d’être un bourgeois habitué à l’argenterie et au luxe.

36Les changements d’apparence des hommes et des femmes politiques dans les grands médias sont cependant devenus beaucoup plus considérables. Au-delà du monde hertzien ou des supports papier, le réseau Internet, la multiplication des blogs, les sites de discussion construisent une image cohérente des leaders qui leur échappe largement. Là, les caricatures, les photographies retravaillées, les portraits décalés, les commentaires injurieux ou les blagues d’un goût douteux cohabitent avec la construction d’une idéalisation allant à la limite de la déification. Se maintiennent par ailleurs des sites plus traditionnels privilégiant des analyses doctrinales ou des réflexions de fond sur l’action politique. Le monde virtuel confirme ainsi l’évolution des sociétés politiques vers une présentation de soi qui repose largement sur un principe illusoire de transparence. Les citoyens, en effet, ne cessent de réclamer une meilleure connaissance des candidats et des élus afin d’effectuer leur choix électoral. Dans le même temps, ils exigent des résultats toujours plus sensationnels de la part des médias. De là vient que les journaux, télévisés ou écrits, l’édition, la radio et les supports électroniques sont conduits à fournir des éléments hétéroclites, au gré des opportunités et des espoirs d’attirer un public [23].

37La vie privée participe donc d’un principe général de publicité et d’exposition dont les socialistes ne font que fournir l’illustration. Ceux-ci en tirent parfois des bénéfices, quand ils maîtrisent sa mise en scène et en souffrent aussi occasionnellement quand ils sont débordés ou surpris dans une posture qui ne valorise ni leurs qualités humaines, ni les vertus de leur caractère. Leurs tentatives de créer une scène privée factice pour détourner le regard ne fonctionnent que partiellement et alimentent les rumeurs et les conversations d’initiés, qui très vite, débordent les élites et atteignent les classes populaires. Pourtant, le rappel d’un nécessaire partage entre vie publique et vie privée a évité certains débordements, ceux qui exposent la plus stricte intimité au regard collectif.

38Le rappel de cette histoire longue des liens entre structure partisane, culture militante, comportements individuels, vertus publiques et occasionnellement vices privés révèle les tensions profondes agitant la représentation de ce qu’est le socialisme, en France notamment. La première tension vient du décalage entre les exigences électorales et une identité prolétarienne fermement ancrée qui n’a pas connu de véritable substitution mentale en dépit des transformations sociales qu’ont connues les partis socialistes. Pour les militants comme pour les électeurs, y compris du camp adverse, la politique est encore une affaire de classes sociales. Cette contrainte explique le malaise récurrent des composantes nationales du parti des socialistes européens (PSE) face aux mouvements d’extrême gauche, dont les altermondialistes sont désormais le fer de lance. Cette situation conduit à développer un discours sur la vertu des dirigeants dont la vie, entièrement dévouée à la cause commune, devrait se passer à travailler sans cesse. En ce sens, les images de loisirs, si souvent prises pour montrer l’humanité d’un candidat de gauche, ne contribuent-elles pas moins à assurer sa place dans le cœur de l’opinion qu’à fragiliser son image de vrai combattant politique ? Cette interrogation est particulièrement forte dans l’Hexagone où ces ouvertures à la presse populaire n’ont jamais suscité un surcroît de popularité significatif et durable.

39La deuxième tension vient de la structure même des organisations qui peinent toujours plus à préserver un débat interne autorisant une élaboration programmatique ou stratégique avant un passage dans l’opinion. Encore plus que leur image, le temps et le calendrier échappent à des partis politiques dont les représentants sont obligés de répondre à chaque instant, et en experts, à toutes les sollicitations de l’univers médiatique. Les oppositions de tendances et les ambitions personnelles favorisent les fuites et détruisent la vertu de solidarité censée exister jadis entre les membres d’un parti organisé pour changer la société. Mais gardons-nous d’idéaliser le passé : les fuites organisées par Guy Mollet dans la presse à la fin de l’année 1947 précipitèrent la chute du gouvernement dirigé par le socialiste Paul Ramadier. Les téléphones portables, les conversations avec des amis journalistes, les invitations intempestives d’équipes de tournage ont ruiné partout en Europe ce sentiment de l’entre soi qui entretenait une culture de la discrétion propice à la construction d’une politique partisane cohérente, rendue crédible par le fait qu’une fois adoptée, elle était défendue par tous. D’où la difficulté pour les partis de la gauche démocratique à construire une personnalité collective avançant d’un même pas vers les échéances électorales. Au fond, la fin de la coulisse nuit au jeu de la scène politique. Le décor n’est plus, et son absence laisse apparaître la présence des conseillers et des publicitaires qui, tels des maquilleurs et des souffleurs, exercent leur magistère.

40Ce dévoilement est à la source de la dernière tension qui se manifeste entre vertus publiques et affaires privées. L’extension du champ politique vers ses marges privées, jusqu’alors cachées, fait entrer dans le discours des arguments et des pensées sans épaisseur rationnelle ni portée universelle. Émotions, intérêts partiels, voire catégoriels, et fantasmes déplacent constamment le contenu de la politique socialiste et, au-delà, de la politique de gauche. Leur variation rapide explique l’accélération dans les changements de programme et de statuts des divers partis socialistes européens. L’obsolescence des arguments conduit partout à chercher des palliatifs dans d’autres formes d’expression plus subtiles qui autorisent la projection d’imaginaires à défaut de la répétition d’une doctrine. Les petits signes vestimentaires, les stéréotypes verbaux, l’esthétique commerciale, tout ce qui compose l’actuelle mise en forme du politique, sont devenus autant de micro-symboles qui portent les reliquats d’une croyance disparue. Cette mécanique de la représentation euphémisée est rude pour les socialistes. Les voici sommés chaque jour davantage de renoncer à leur engagement objectif pour y substituer la politique subjective d’un dirigeant fondant une relation singulière avec ses partisans.

Notes

  • [1]
    Dominique Guidoni, « La première communion de Madeleine Jaurès, 7 juillet 1901 », mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de Jean-Marie Mayeur, université Paris-IV, 1998.
  • [2]
    Article 13 des statuts de 1905. Cette formule est reprise jusqu’à aujourd’hui. Le même mode de fonctionnement est reproduit, même si le congrès national qui s’est réuni annuellement de 1905 à 1961, puis tous les deux ans de 1963 à 1993, se tient désormais tous les trois ans.
  • [3]
    C’est pourquoi la tendance a longtemps été forte chez certains historiens de résumer l’histoire du parti socialiste à celle des affrontements de congrès.
  • [4]
    Léon Blum, intervention au 18e congrès national tenu à Tours, du 25 au 30 décembre 1920, p. 262-264 ; discours réédité de nombreuses fois à partir de 1934 sous le titre « Pour la vieille maison » ; dernière édition, Léon Blum, Textes politiques, 1919-1920, Paris, Encyclopédie du socialisme, 2004.
  • [5]
    Sur un feuillet annuel à partir de 1927. Depuis le début des années 1980, une carte annuelle est venue remplacer le livret.
  • [6]
    Frédéric Cépède, « Le poing et la rose. La saga d’un logo », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 49, janvier-mars 1996, p. 18-30.
  • [7]
    Fonds parti socialiste SFIO, section de Dijon, dernier trimestre 1936 (fonds Moscou, 10 3 3 dossier 72)
  • [8]
    Marc Sadoun, De la démocratie socialiste. Essais sur le socialisme, Paris, Gallimard, 1993, p. 227.
  • [9]
    Sur cette conception voir Colette Audry, Les Militants et leur morale, Paris, Calmann-Lévy, 1977.
  • [10]
    Christian Delporte, La France dans les yeux. Une histoire de la communication politique de 1930 à nos jours, Paris, Flammarion, 2007.
  • [11]
    Dans Closer, avec double page intérieure, le 8 août 2006, mais aussi à la une et dans VSD, photos reprises dans d’autres magazines, dont L’Express.
  • [12]
    Voir le film L’Enjeu diffusé lors des réunions avec les militants et sympathisants au cours de la campagne présidentielle de 1974.
  • [13]
    AFP, fonds manuel, parti socialiste.
  • [14]
    Georges-Marc Benhamou, Le Dernier Mitterrand, Paris, Plon, 1997 ; Claude Gubler et Michel Gonod, Le Grand Secret, Monaco, Éd. du Rocher, 2005.
  • [15]
    Françoise Giroud, Le Bon Plaisir, Paris, Mazarine, 1983.
  • [16]
    Franz-Olivier Giesbert, La Tragédie du président : scènes de la vie politique (1986-2006), Paris, J’ai lu, 2007 ; Christine Clerc, Tigres et tigresses : histoire intime des couples présidentiels sous la Ve République, Paris, Plon, 2006.
  • [17]
    Benoît Delmas, « Pouvoir médiatique et politique », Le Nouvel Économiste, 1359, 28 septembre-4 octobre 2006.
  • [18]
    Clino T. Castelli et Stephen Gundle, The Glamour System, Basingstoke, Palgrave, 2006.En ligne
  • [19]
    « La présentation des quarante-quatre pages d’Ambitions pour la Grande-Bretagne (2001) était impressionnante d’efficacité et d’habileté. Le Manifeste, duquel la rose rouge avait été bannie, contenait trente-cinq photographies dont sept de Tony Blair (et aucune des autres membres du gouvernement). Le Premier ministre est en couverture, une des photographies le montre racontant une histoire drôle à Nelson Mandela, une autre le représente en bras de chemise (manches remontées), une autre en train de travailler, une tasse de thé ordinaire à la main mais écrivant sur du papier à en tête de la Chambre des Communes », etc. (David S. Bell, « Le Manifeste, une tradition du parti travailliste », Recherche socialiste, 17, décembre 2001)
  • [20]
    Laurent Fabius, Cela commence par une balade, Paris, Plon, 2003.
  • [21]
    Daniel Bernard, « Le play-boy de Ségolène », Gala, 13 septembre 2006.
  • [22]
    Daniel Schneidermann, « Montebourg est dans Gala », Libération, 15 septembre 2006.
  • [23]
    D’après son promoteur, le site de Ségolène Royal se veut par exemple un « wikipedia politique ». (Le Parisien, 5 février 2007)
  • [*]
    Historien, secrétaire de Rédaction des publications de l’Office universitaire de recherche socialiste (OURS), Frédéric Cépède a dirigé, avec Serge Berstein, Gilles Morin et Antoine Prost, Le Parti socialiste entre résistance et République, 1944-1948 (Publications de la Sorbonne, 2001), et, avec Alain Bergounioux, Des poings et des roses, le siècle des socialistes (La Martinière, 2005). (frederic. ccepede@ wanadoo. fr)
  • [**]
    Directeur de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), Fabrice d’Almeida est notamment l’auteur de Histoire et politique en France et en Italie : l’exemple des socialistes 1945-1983 (École française de Rome, 1998), Images et Propagande (Casterman-Giunti, 1995, rééd. 1998), La Vie mondaine sous le nazisme (Perrin, 2006) et La Politique du naturel. Le comportement des hommes politiques en France et en Italie xixe-xxie siècle (École française de Rome, à paraître). (ddalmeida@ iresco. fr)
Français

Résumé

Cet article vise à analyser le rapport à la publicité et au secret dans la définition des identités politiques à partir de l’exemple socialiste. Cette famille politique a souvent mis en avant sa croyance en une politique rationnelle, élaborée collectivement, devant se dire à haute voix, sans honte ni cachotterie. Dès l’origine, l’institution partisane a dû ménager de la discrétion dans l’élaboration de sa doctrine et, bientôt, supporter des éléments irrationnels dans les attitudes de ses membres. Si « être socialiste », c’est à la fois s’intégrer dans des traits partisans (culture, tradition, habitus, réflexe...) et faire valoir sa différence (personnalité, caractère...), cet écart à l’idéal de raison paraît encore plus fort depuis le début des années 1980, à mesure que la vie privée s’immisce dans le débat public.

Mots-clés

  • parti socialiste
  • démocratie partisane
  • vie privée
  • médiatisation
  • identités politiques
Frédéric Cépède [*]
  • [*]
    Historien, secrétaire de Rédaction des publications de l’Office universitaire de recherche socialiste (OURS), Frédéric Cépède a dirigé, avec Serge Berstein, Gilles Morin et Antoine Prost, Le Parti socialiste entre résistance et République, 1944-1948 (Publications de la Sorbonne, 2001), et, avec Alain Bergounioux, Des poings et des roses, le siècle des socialistes (La Martinière, 2005). (frederic. ccepede@ wanadoo. fr)
Fabrice d’Almeida [**]
  • [**]
    Directeur de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), Fabrice d’Almeida est notamment l’auteur de Histoire et politique en France et en Italie : l’exemple des socialistes 1945-1983 (École française de Rome, 1998), Images et Propagande (Casterman-Giunti, 1995, rééd. 1998), La Vie mondaine sous le nazisme (Perrin, 2006) et La Politique du naturel. Le comportement des hommes politiques en France et en Italie xixe-xxie siècle (École française de Rome, à paraître). (ddalmeida@ iresco. fr)
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 24/10/2007
https://doi.org/10.3917/ving.096.0091
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